Série Niger (1/6). Du sujet colonial à la reconquête des ressources

20/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans cette série consacrée aux ressources naturelles du Niger, l’uranium, le pétrole et l’or, Mondafrique raconte comment le pays du Sahel tente de se réapproprier la gestion de son sous-sol après des décennies d’exploitation ou d’abandon par les puissances occidentales, à commencer par la France.

Par Paolo Vieira

Le spectre de la misère

L’économie du Niger est l’objet continu de nombre de préjugés, en particulier en ce qui concerne la pauvreté et la famine. Le classement mondial du Niger, selon l’indice du développement humain, le place dans les derniers rangs, non loin d’ailleurs des autres États du Sahel central, le Burkina Faso et le Mali. Plus généralement, la zone sahélienne évoque, depuis la sécheresse des années 1970, la famine et les personnes déplacées. La désertification était le seul avenir promis aux pays de la ceinture soudanaise. Le Président Macron, comme beaucoup de pseudo experts, dénonçait le taux de fécondité des Nigériennes et la croissance démographique, facteurs du sous-développement et de la destruction de l’écosystème.

Avant même la colonisation, l’Afrique de l’Ouest sahélienne fut confrontée aux vicissitudes du climat et des épidémies végétales et animales. Mais les sociétés africaines possédaient des mécanismes de solidarité et  de réponse qui furent, au Niger, détruits par l’État français et son capitalisme colonial de rente.

Les fléaux coloniaux

Ainsi, la conquête de Zinder par les militaires français fut sanglante et se trouva associée à la famine, dénommée « el-commanda », comme le racontent Bob Shenton et Mike Watts dans “Capitalism and hunger in Northern Nigeria” (Review of African Political Economy, mai-décembre 1979).

Corriere Illustrato della Domenica, septembre 1899. « Les Français en Afrique. »

En juillet 1899, la colonne militaire française, fraîchement placée sous le commandement des lieutenants Joalland et Meynier après la mutinerie sanglante contre Voulet et Chanoine, approche de Zinder, la ville la plus prospère du Niger en ce temps-là. Motivés par une soif de vengeance suite au meurtre du capitaine Cazemajou, l’année précédente, par le sultan Amadou Dan Tanimoun, les soldats coloniaux et leurs supplétifs africains (tirailleurs), préparent un assaut impitoyable. Le 30 juillet, l’attaque commence au lever du jour. Les canons français pilonnent les défenses de Zinder, créant des brèches dans les remparts et semant la panique parmi la population. Les tirailleurs chargent, armes au poing, tandis que les officiers ordonnent le pillage systématique pour «punir» la ville et se ravitailler. Des centaines de civils – hommes, femmes et enfants – se terrent dans la grande case, le palais royal déjà abandonné par le sultan et une partie de sa cour. Les soldats français décident de mettre le feu au complexe pour forcer les occupants à sortir. Les flammes, attisées par le bois sec et les toits de paille, transforment l’édifice en un brasier infernal. À l’intérieur du Palais, l’horreur atteint son paroxysme. Des centaines de personnes, piégées par la fumée étouffante et les murs effondrés, périssent brûlées vives dans ce qui est reconnu dans le narratif historique français comme le « massacre de la grande case ». Les survivants qui tentent de s’échapper sont froidement abattus ou capturés, tandis que les pillards nègres (tirailleurs, porteurs, auxiliaires) emportent or, tissus, vivres et animaux. La ville entière est saccagée et des corps empalés ou pendus sont exhibés aux entrées pour terroriser les fuyards. Pour les colonisateurs, cet épisode s’inscrit dans une « pacification nécessaire ».

Cette partie du Niger perd alors son rôle de grenier et de relais commercial tandis que les disettes s’installent aussi dans la partie ouest du pays. De 1901 à la grande famine de 1931 (voir Finn Fuglestad, « La grande famine de 1931 dans l’Ouest : réflexions autour d’une catastrophe naturelle », Outre-Mers, Revue d’histoire, 1974, pp. 18-33), Touaregs et Zarma-Songhai éprouvent le dérèglement des circuits alimentaires sous le règne français. Les réquisitions et la taxation fixe privent la paysannerie de sa force de travail et de ses capacités de reconstituer les semences. L’établissement de l’administration coloniale entrave les mouvements sur de grandes distances et sur les routes commerciales.

Cavaliers du sultan de Damagaram (Zinder).

Le Nigeria est rapidement développé par les Britanniques, à la différence de la férule martiale et du commerce de traite qui font régresser le Niger français. Ainsi, l’achèvement en 1912 du chemin de fer Lagos-Kano a pour conséquence la baisse des coûts du transport et donc du prix des marchandises en provenance de Kano. Les circulations commerciales nigériennes et régionales se réorientent en direction du Nord-Nigeria, où les conditions commerciales sont très favorables. Les régions du Niger, jusque là des centres d’étape importants sur la route transsaharienne vers le nord et vers le sud, sont désormais exclusivement tournées vers le sud. De plus, durant les deux premières décennies d’occupation, l’imposition d’une taxe sur les marchés dans le territoire militaire du Niger a pour conséquence l’évasion du commerce vers les possessions britanniques : les administrateurs constatent que l’ensemble de l’activité commerciale se déroule désormais au Nigeria.

Commerce et atome

Encore aujourd’hui, l’Algérie, la Libye et le Nigeria sont les partenaires commerciaux et économiques quotidiens de la population nigérienne qui importe souvent en fraude ses produits de première nécessité. Le nouveau capitalisme commercial nigérien est né de la réexportation vers le Nigeria de toute une gamme de biens débarquant au port franc de Lomé. L’image simpliste d’un Niger enclavé a masqué l’ampleur des transactions transfrontalières. Les flux invisibles, en particulier les aides et les investissements libyens, comme les transferts des États du Golfe, ont permis au Niger de survivre au démantèlement de son secteur public et à la coupe brutale des dépenses sociales imposés par le FMI et la Banque mondiale.

Mine d’uranium dans le nord du Niger.

Alors que commence, sous monopole français, l’exploitation de l’uranium d’Arlit (voir épisodes 2 et 3), le Niger s’endette pour réaliser les infrastructures destinées à l’évacuation des produits miniers et à l’urbanisation de Niamey, la capitale, qui adopte un mode de vie occidental. Mais dès que les cours de l’uranium baissent, la France atomique réduit ses paiements de redevances et ses investissements.

De l’aide au pétrole

Philippe Renault, directeur de l’Agence française de développement (AFD) de 2010 à 2015, jugeait que l’économie du Niger était, par essence, «extrêmement fragile et volatile ». En réalité,  elle était surtout dépendante des retards et de la modicité des financements de l’AFD et de la Banque mondiale qui voulaient que l’État finance la réduction de la pauvreté à leur place. Le Niger a choisi une autre voie :  la diversification pétrolière (voir épisodes 4 et 5) impulsée par le président Tandja Mamadou. Il amorce alors le sentier de la diversification et de la décentralisation économique, au-delà du misérabilisme des institutions du développement.

Ainsi, en 2012, la croissance fait un bond de 12 % du fait de l’entrée en production de la raffinerie de Zinder et d’une bonne pluviométrie. L’agriculture reste la principale activité économique du pays. Elle emploie 80 % de la population active, essentiellement en milieu rural. L’augmentation de l’activité pétrolière et les grands projets d’exploitation du brut et de mise en valeur de la vallée du Niger, à travers le barrage de Kandadji toujours en chantier, vont gonfler la recette publique mais le régime Issoufou renoue avec l’endettement extérieur et intérieur.

La raffinerie de pétrole de Zinder (SORAZ).

Combattre l’asphyxie

A la suite du coup d’État de juillet 2023, la France, les institutions économiques régionales (la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest – CEDEAO – et la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest – BCEAO) asphyxient le Niger, en rétorsion à l’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante bien accueillie par une population lasse de la corruption et de l’impéritie du régime précédent. Les sanctions ont pour objectif de démontrer que l’économie nigérienne est sous perfusion de l’aide internationale et au bord de la crise alimentaire et sanitaire.

Mais le Premier ministre Ali Lamine Zeine va orchestrer la résistance sur tous les fronts, face à la menace de la CEDEAO et des pays voisins hostiles. Son expérience avérée du traitement de la dette et des questions financières vont lui permettre de surmonter le choc. En 2023, après le coup d’État du 26 juillet, les sanctions de la CEDEAO paralysent les transactions commerciales et financières du Niger et plongent le pays dans une crise économique aiguë. Pourtant, dès 2024, le taux de croissance de 10,4% du PIB place le Niger parmi les économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest.

Deux moteurs principaux expliquent cette performance inattendue. D’une part, l’agriculture, environ 38% du PIB nigérien, a bénéficié d’une campagne agricole exceptionnelle, contribuant à plus de la moitié de la croissance totale. Les productions vivrières ont augmenté, améliorant les revenus des producteurs. D’autre part, la hausse de l’extraction de l’or en quantité et en valeur (voir épisode 6) et le démarrage des exportations de pétrole brut en 2024 ont ajouté au redressement des recettes fiscales et douanières de l’État. Cette double impulsion permet au Niger de dépasser les prévisions les plus optimistes en matière d’indicateurs macroéconomiques et de compenser en partie l’impact des sanctions.

Cependant, le pays dépend encore largement des importations et des financements extérieurs. La croissance de 2024, bien que spectaculaire, ne doit pas masquer les fragilités structurelles : taux de pauvreté élevé, chômage des jeunes et vulnérabilité aux attaques terroristes. La gestion des recettes pétrolières, la maitrise de la dette, la transparence et la lutte contre la corruption demeurent des enjeux centraux. Et cela d’autant plus que les adversaires du Niger, au premier rang desquels le président Emmanuel Macron et la société Orano, ne désarment pas dans leur volonté d’étrangler la nouvelle économie politique de croissance autocentrée, inscrite dans l’approfondissement de partenariats internationaux pluriels. Le Malien Étienne Faba Sissoko analyse l’encerclement de Bamako par le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans, la filiale sahélienne d’Al Qaïda, comme une stratégie de domination du pays (« Le djihad de la rareté: L’asphyxie économique comme stratégie de domination au Mali », Revue internationale de la recherche scientifique et de l’innovation, Vol 3, N° 6, décembre 2025). C’est le djihad occidental de la privation de flux financiers que le Niger essaie d’éviter pour sa part, en reprenant le contrôle de ses ressources naturelles et de l’oléoduc qui débouche sur le terminal de Sèmè au Bénin.

À suivre (épisode 2). Histoire d’une relation radioactive avec la France.