Israël à la croisée des urnes (4/5) : que reste-t-il de la gauche?

15/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans un Israël profondément marqué par le 7 octobre et la guerre à Gaza, le camp de la paix paraît réduit à une poignée d’irréductibles. Partis marginalisés, opinion publique durcie, rejet croissant de la solution à deux États : le dialogue israélo-palestinien semble désormais relever d’un autre âge. Quatrième volet de notre série électorale.

Une chronique de Bruno Philip

Au printemps dernier a été organisée à Tel Aviv une conférence à l’intitulé presque impensable dans l’Israël d’aujourd’hui : un « Sommet populaire pour la paix » (People’s Peace Summit). Impensable pas seulement en raison du mot de « paix », mais surtout parce que ce sommet a réuni des milliers de Juifs et de Palestiniens rassemblés dans un effort méritoire et quasi désespéré de maintenir un impossible dialogue entre leurs deux peuples.

Dialogue impensable autant qu’impossible, donc, tant le fossé paraît aujourd’hui infranchissable entre, d’un côté, une société juive traumatisée par les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, 1 200 tués et 243 personnes prises en otage, et, de l’autre, une communauté palestinienne tétanisée et meurtrie par la guerre d’anéantissement qu’a menée depuis lors l’État hébreu à Gaza, 74 000 morts. (Et ce n’est pas fini car la poudre parle encore, tous les jours, le Hamas n’ayant pas été éradiqué dans cette enclave en partie contrôlée par Tsahal.)

Côté juif, les participants de ce « Sommet populaire » étaient sans doute les derniers Mohicans d’une lutte semblant appartenir à un âge révolu tant les Israéliens, même les plus modérés d’entre eux, tels ceux qui défilaient naguère sous la bannière du mouvement « La Paix Maintenant », se sont détournés du clan pacifiste. Que représente donc encore ce « clan » alors que le cabinet dirigé par Benjamin Netanyahu, qui vient de battre le record de longévité pour un Premier ministre israélien au pouvoir, comprend des ultranationalistes, des suprémacistes, des ultra-orthodoxes ? « On n’entend plus personne parler de paix, surtout chez les jeunes influencés sur TikTok par [la propagande] des dirigeants », admettaient dans la foule deux adolescentes interrogées par un journaliste du Washington Post, deux jeunes appartenant au mouvement de la jeunesse progressiste Hashomer Hatzair (La jeune garde), une association sioniste de gauche créée en… 1913 en Autriche. « Depuis la lutte contre les accords d’Oslo dans les années 90, Netanyahu a réussi, de manière impressionnante, à délégitimer l’idée même qu’il faille résoudre le conflit israélo-palestinien », observait également, toujours cité par le Post, le professeur de philosophie Assaf Sharon ; « Aujourd’hui, ajoutait-il, les mots de “paix” ou “gauche” sonnent comme une insulte »…

Le lent effacement du camp de la paix

Le fait est que les partis historiques du camp de la paix, par exemple le Meretz, formation laïque et socialiste fondée en 1992, ou le Parti travailliste, ont disparu ou perdu une grande partie de leur électorat traditionnel ; ils sont désormais marginalisés à la Knesset, le Parlement. Une partie de ce même électorat s’est depuis repositionnée vers le centre ou des formations ayant abandonné leurs mots d’ordre pacifistes. Le centre de gravité politique s’est ainsi graduellement déplacé vers la droite, voire la droite extrême, depuis la faillite des accords d’Oslo, la deuxième Intifada et les attaques terroristes du 7 octobre.

Les chiffres des sondages illustrent ces évolutions : si 78 % des Israéliens juifs estiment que la poursuite du conflit avec les Palestiniens est un facteur d’affaiblissement de l’État, seuls 26 % d’entre eux sont favorables à des négociations avec l’Autorité palestinienne. (Chiffres émanant d’un institut de sondage rattaché à l’université de Tel Aviv.) Un autre sondage définit les contours d’une société très clivée selon les critères gauche/droite : 83 % des Israéliens se définissant comme de « gauche » ont dit être encore favorables à la « solution à deux États », tandis qu’ils étaient seulement 16 % à penser la même chose chez ceux se définissant comme de « droite ». Dans l’ensemble, l’adhésion à cette « solution » parmi les Juifs a chuté spectaculairement en raison du 7 octobre, passant par exemple de 47,6 % au mois de septembre 2023 à 24,5 % au mois d’octobre de la même année. Inutile de dire que, depuis, ces chiffres n’ont pas remonté en faveur d’une coexistence étatique entre Juifs et Palestiniens.

L’échec des pourparlers de paix et le lancement de la seconde Intifada, en 2000, avaient déjà laissé désabusés nombre d’Israéliens auparavant favorables à la paix. Depuis que les partis de droite dominent la scène politique israélienne, à la suite de l’assassinat du Premier ministre travailliste Yitzhak Rabin (1995), le soutien à la « solution à deux États » n’a fait que régresser.

« J’ai l’impression de me battre pour rester humaine et ne pas changer, mais ce n’est pas facile », concède Yael Noy, responsable de « Road to Recovery », une organisation qui aide les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie à accéder à des soins médicaux en Israël.

Les derniers irréductibles

Certains « enragés de la paix » ne cèdent cependant pas aux sirènes sécuritaires ou extrémistes, tel le rabbin Avi Dabush, directeur de l’organisation « Rabbis for Human Rights » (RHR), une organisation militante de rabbins, qui continue d’organiser des actions de solidarité en Cisjordanie pour répondre aux attaques constantes des colons extrémistes juifs contre les villages palestiniens. Deux semaines après les attaques du 7 octobre, ce survivant de l’attaque du kibboutz Nirim, où il vivait, avait osé repartir en Cisjordanie pour servir de bouclier humain contre les colons. À l’époque, il déclarait : « Ce qui s’est passé [le 7 octobre] est choquant et terrible, mais mes valeurs n’ont pas changé. Si nous voulons continuer à vivre au Moyen-Orient, nous devons faire avancer ces valeurs, celles de la paix, de l’égalité, de la justice. »

D’autres organisations, comme B’Tselem, Centre d’information israélien pour les droits de l’Homme dans les territoires occupés, continuent vaillamment de faire leur travail sur la Cisjordanie : le titre de son dernier rapport exprime sans ambages la situation sur le terrain : « Projet d’élimination : le démantèlement systématique par Israël de la vie collective palestinienne en Cisjordanie ». Rien de surprenant à ce qu’une telle organisation suscite, dans le contexte si tendu de la scène politique israélienne, un rejet massif, ne serait-ce que parce que B’Tselem qualifie d’« apartheid » le système israélien en raison de la discrimination de la minorité arabo-musulmane, alors qu’une loi définissant Israël en tant qu’« État-nation du peuple juif » a été adoptée en 2018, ou à cause du traitement infligé aux Palestiniens des territoires occupés. 75 % des personnes interrogées fustigent B’Tselem pour une telle qualification.

Le rapport de B’Tselem enfonce le clou : « S’appuyant sur plus de 2 000 témoignages et trente années de documentation, [nous présentons les] exactions [des colons envers les Palestiniens en Cisjordanie] comme un mécanisme visant à démanteler les conditions de l’existence palestinienne tout en renforçant le contrôle et la suprématie juives. »

Suprématie juive : il y a un peu plus d’un quart de siècle, ce mot aurait choqué une grande partie de l’opinion, dans les cercles de la gauche sioniste. La violence toujours recommencée dans l’État hébreu semble avoir sonné depuis lors le glas de ce qui subsistait encore de tolérance vis-à-vis de l’« autre », le Palestinien.