Israël à la croisée des urnes (3/5) : Eisenkot, l’anti-Bibi qui ne promet pas la rupture

14/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Figure centrale du scrutin israélien du 27 octobre, Gadi Eisenkot incarne l’alternative la plus crédible à Benjamin Netanyahou. Ancien chef d’état-major, centriste dans le paysage politique, mais partisan d’une ligne sécuritaire ferme, il promet une rupture de méthode davantage qu’un véritable changement de cap. Troisième volet de notre série électorale.

Une chronique de Bruno Philip

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C’est l’« anti-Bibi » par excellence, affirme-t-on parfois en Israël pour illustrer à quel point l’ancien général Gadi Eisenkot est l’exact opposé du Premier ministre sortant Benjamin Netanyahou. Une marque de fabrique qui n’aurait pas beaucoup d’importance si l’homme n’était pas aussi le concurrent le plus sérieux de ce dernier aux prochaines législatives du 27 octobre : son parti est au coude-à-coude dans les sondages avec celui de l’actuel chef du gouvernement.

Tout oppose les deux hommes : d’un côté du rivage électoral il y a donc Netanyahou l’Ashkénaze, sa famille est originaire d’Europe orientale, le politicien retors décrit par certains de ses adversaires comme un « menteur pathologique » et considéré par d’autres comme « malhonnête » tant sur le plan politique que personnel ; de l’autre côté de cette rive se tient Eisenkot le Sépharade, sa famille est d’origine marocaine, ce militaire de haut rang qui fut le chef d’état-major de l’armée et a créé un parti dont l’appellation « Yashar » veut tout dire : « Droit », ou « juste ». Comme s’il voulait faire effet de contraste avec son adversaire. Ses partisans le décrivent comme un homme intègre, se refusant à jouer le jeu classique des politiciens, s’abstenant d’invectiver ses concurrents, ne participant à aucune machination douteuse. On le compare parfois à Yitzhak Rabin : l’ancien Premier ministre assassiné était comme lui un haut gradé, comme lui non corrompu.

L’anti-Bibi, mais pas un modéré

Considéré comme « centriste » sur l’échiquier politique de l’État hébreu, il est cependant partisan de la manière forte au Liban contre le Hezbollah ou à Gaza contre le Hamas, mais qui ne l’est pas en Israël aujourd’hui ? Tout en restant favorable à un État hébreu où tous les citoyens, juifs ou non juifs, seraient traités à égalité. À l’opposé des vues de « Bibi » sous le mandat duquel a été votée, en 2018, une loi sur « Israël État-Nation », véritable juridiction d’apartheid définissant deux catégories de citoyens, les juifs et les non-juifs, cette dernière catégorie englobant les Palestiniens musulmans ou chrétiens.

Netanyahou, charismatique, cultivé, intellectuellement brillant, s’oppose aussi au lourdaud, physiquement parlant, Eisenkot, 66 ans, personnage à l’allure de monsieur tout le monde, au parler direct et « vrai », c’est l’impression qu’il donne, affirmant sa volonté de revenir aux « valeurs de Ben Gourion », c’est-à-dire au sionisme « à visage humain » prôné par le premier chef de gouvernement israélien.

Eisenkot est aussi marqué par le deuil de son fils, sergent-chef tué à Gaza lors du début de la guerre d’anéantissement menée par Israël après les massacres d’Israéliens perpétrés le 7 octobre de cette année-là par le Hamas. Au plan sécuritaire, il n’a personnellement aucune raison de jouer les modérés et ses conceptions militaires ne sont pas si différentes de celles de son rival : il a été l’inspirateur de la doctrine dite de « Dahiya », nom d’un quartier de la banlieue chiite de Beyrouth, qui consiste à répondre de manière disproportionnée à toute attaque, sans tenir compte des pertes civiles. C’est ce que Tsahal, dont il était déjà à l’époque officier supérieur, a fait dans le sud de la capitale libanaise lors de la guerre de 2006, d’où le nom de la doctrine en question.

Après sa nomination comme chef de l’armée, en 2015, il sera celui qui fera bombarder trois ans plus tard les « marches du retour » organisées dans la bande de Gaza pour commémorer l’exode palestinien de 1948 lors de la première guerre israélo-arabe. Des centaines de manifestants seront tués, des milliers d’autres blessés.

Ses relations avec le Premier ministre sortant sont tendues depuis que ce dernier l’a nommé ministre sans portefeuille et observateur des questions militaires dans le « cabinet de guerre » au lendemain du 7 octobre. Eisenkot démissionnera quelques mois plus tard, en désaccord avec « Bibi » sur l’intervention au Liban, qu’il juge inappropriée, estimant par ailleurs, et à juste titre, que Netanyahou le belliciste n’a pas élevé la libération des otages capturés par le Hamas au rang de priorité absolue.

Une rupture politique plus que stratégique

Au plan électoral, Gadi Eisenkot espère convaincre l’électorat sépharade, au premier chef les électeurs originaires de la terre d’origine de ses aïeux, le Maroc : les juifs marocains représentent une réserve de voix non négligeable depuis leur exode massif du royaume chérifien vers Israël dans les années 1945-1955. Mais au contraire de Netanyahou qui n’a cessé de courtiser l’électorat juif orthodoxe, il entend, s’il est élu, imposer aux jeunes ultra-religieux de renoncer aux exemptions du service militaire dont ils jouissent aujourd’hui. Une mesure très populaire parmi les laïcs israéliens qui est aussi une manière pour Eisenkot de s’inscrire en faux contre l’extrême droitisation de la politique israélienne que l’actuel « régime » a incarnée.

S’il arrivait au pouvoir, un Premier ministre Eisenkot ne changerait cependant pas grand-chose à la situation des Palestiniens : le candidat a déclaré qu’« un État palestinien n’a plus lieu d’être » et a estimé « nécessaire » la poursuite de la colonisation de la Cisjordanie. S’il s’oppose aux messianiques et autres suprémacistes juifs du cabinet de Netanyahou, c’est sans doute plus parce que les exactions contre les colons juifs « nuisent à la réputation » d’Israël, ce sont ses mots, que parce que ses débordements lui paraissent condamnables en soi. Ce qui permet d’anticiper une chose quasi certaine, au-delà d’une possible victoire du parti d’Eisenkot : quel que soit le vainqueur des élections, rien ne changera sous le soleil de la Palestine.