Laïc allié aux religieux, intellectuel soutenu par un électorat populaire, stratège redoutable mais dirigeant contesté, Benyamin Netanyahou accumule les contradictions. Ce deuxième volet de notre série électorale examine le parcours d’un Premier ministre qui a profondément transformé la politique israélienne, tout en jouant son avenir politique et judiciaire.
Une chronique de Bruno Philip
Paradoxal, le Premier ministre Benyamin Netanyahou l’est à plus d’un titre. Même si l’on peut en dire autant de nombre de dirigeants, l’exemple de « Bibi », comme il est appelé familièrement, entre résolument dans la catégorie des leaders aux convictions et aux alliances parfois contradictoires. Voici un homme cultivé, diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT), passé également par Harvard, insatiable lecteur d’ouvrages d’histoire, de philosophie et d’économie, qui s’est constamment efforcé de s’assurer le soutien d’une base électorale largement composée de milieux populaires, traditionalistes et religieux.
Lui-même laïc, il a été élevé dans une famille d’intellectuels juifs laïcs originaire d’Europe orientale, dans un environnement culturel éloigné de celui d’une partie de ses partisans. Né en 1949 à Tel-Aviv, fils de l’historien Benzion Netanyahou, proche du courant sioniste dit « révisionniste », cet érudit a commencé sa carrière dans le conseil aux entreprises avant de devenir diplomate. Il fut notamment ambassadeur d’Israël aux Nations unies entre 1984 et 1988. Pourtant, sa lecture du Proche-Orient repose souvent sur une opposition tranchée entre le bien et le mal.
L’antagonisme judéo-palestinien est résumé de la façon suivante dans ses mémoires : « Ce ne sont pas les Juifs qui usurpent la terre aux Arabes, mais les Arabes qui usurpent la terre aux Juifs ; les Juifs sont les autochtones originels, les Arabes, les colonialistes. »
La radicalisation politique croissante dont il a fait preuve durant ses années au pouvoir, au point d’être perçu par ses adversaires comme l’homme qui pourrait creuser le tombeau de la démocratie israélienne, ne l’a pas empêché de battre des records de longévité. Il a dirigé le gouvernement à trois reprises, la première fois en 1996, et presque sans interruption depuis 2009, à l’exception d’une parenthèse entre juin 2021 et décembre 2022.
Pour nombre d’observateurs de la politique israélienne, ce qui caractérise le personnage est précisément cette dualité. Netanyahou possède une expérience d’homme d’État considérable, mais il est également un dirigeant poursuivi dans plusieurs affaires de corruption. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir progressivement subordonné sa vision de l’avenir d’Israël à ses intérêts politiques et personnels.
Sa pingrerie serait même légendaire dans son entourage. « Il est avare à l’extrême », aurait confié Uzi Arad, son ancien conseiller à la sécurité nationale, devenu depuis l’un de ses détracteurs. Une ancienne collaboratrice aurait également décrit un homme incapable de payer ses déjeuners et se déplaçant toujours sans portefeuille. Des anecdotes qui, au-delà de leur portée anecdotique, nourrissent le portrait peu flatteur dressé par certains de ses anciens proches.
Un intellectuel laïc allié aux religieux
Au-delà de ces anecdotes, la façon dont Netanyahou a fait évoluer la politique israélienne est aussi remarquable que préoccupante aux yeux de ses adversaires, en Israël comme à l’étranger. Les efforts déployés par son gouvernement pour procéder à une refonte du système judiciaire, susceptible d’affaiblir le pouvoir des juges au profit de la majorité parlementaire, ont provoqué une onde de choc dans la société israélienne et au sein de la diaspora.
Ses opposants y ont vu le prélude à une remise en cause des normes démocratiques et à l’installation progressive d’un système « illibéral », comparable, à certains égards, à celui mis en place par Viktor Orbán en Hongrie. Le gouvernement, lui, a défendu cette réforme au nom d’un rééquilibrage des pouvoirs et d’un contrôle accru des institutions judiciaires par les représentants élus.
Résolument de droite, « Bibi » ne s’inscrivait pas initialement dans les courants les plus extrémistes du paysage politique israélien, même si ses positions à l’égard des Palestiniens ont toujours été très fermes. Mais au fil de sa carrière, par nécessité électorale autant que par calcul politique, il s’est rapproché des partis d’extrême droite et de la droite religieuse, notamment sur la question de l’exemption du service militaire accordée aux haredim, les juifs ultraorthodoxes. Cette exemption suscite une opposition croissante dans une partie de la société israélienne.
Le Likoud, son parti, n’a en effet jamais disposé à lui seul d’une majorité à la Knesset. Pour gouverner, Netanyahou a dû rechercher des alliances, notamment auprès des courants nationalistes religieux et de formations situées à l’extrême droite, comme celles de Bezalel Smotrich, ministre des Finances, et d’Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale.
Ses détracteurs lui reprochent d’avoir ainsi contribué à légitimer des discours et des pratiques autrefois cantonnés aux marges de la vie politique israélienne. Pour conserver sa coalition, le Premier ministre a accepté des compromis que ses adversaires jugent incompatibles avec les traditions démocratiques du pays.
Le pouvoir à tout prix, au risque de la démocratie
Ce ne sont pas les scrupules politiques qui semblent l’étouffer. L’ancien Premier ministre Ehud Olmert a ainsi raconté une conversation au cours de laquelle Netanyahou lui aurait proposé un arrangement singulier : « Il n’y a que deux personnes capables de diriger ce pays. Toi et moi. Faisons un marché. Je prends un mandat, et tu prends un mandat. »
Olmert aurait ensuite rapporté cette conversation à Dan Meridor, figure historique du Likoud, pour découvrir que Netanyahou lui avait fait une proposition presque identique. Une anecdote qui illustre, selon ses adversaires, une conception particulièrement personnelle de la compétition politique.
Les accords d’Oslo, signés en 1993 entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine, ont constitué un autre terrain majeur de confrontation. Promesse de paix restée largement inaboutie, ils devaient ouvrir la voie à un règlement négocié du conflit israélo-palestinien. Netanyahou n’a cessé de les critiquer, tout comme leur principal artisan israélien, Yitzhak Rabin, qui avait engagé un dialogue historique avec Yasser Arafat.
Le 5 octobre 1995, Netanyahou, alors chef de l’opposition, prononce un discours depuis le balcon d’un hôtel dominant la place de Sion, à Jérusalem, lors d’une manifestation contre les accords d’Oslo. Dans la foule circulent des représentations de Rabin en uniforme nazi, tandis que des slogans extrêmement violents sont scandés contre le Premier ministre. Netanyahou affirmera par la suite avoir désapprouvé ces manifestations d’hostilité et contestera toute responsabilité dans le climat d’incitation à la violence. Un mois plus tard, le 4 novembre 1995, Rabin est assassiné par Yigal Amir, un extrémiste juif opposé au processus de paix.
Cette séquence continue de peser sur la mémoire politique israélienne et sur l’image de Netanyahou.
Les élections à venir, dont l’un des enjeux porte sur l’avenir des institutions démocratiques, concernent également le destin personnel du Premier ministre. Les procédures judiciaires engagées contre lui pourraient avoir de lourdes conséquences, indépendamment du résultat électoral.
Netanyahou est poursuivi dans trois affaires distinctes, connues sous les noms de dossiers 1000, 2000 et 4000. Il est notamment accusé d’avoir accepté des cadeaux de luxe de la part de riches hommes d’affaires, en contrepartie présumée de services ou d’interventions. Une autre affaire porte sur des négociations avec Arnon Mozes, éditeur du quotidien Yedioth Ahronoth, en vue d’obtenir une couverture médiatique favorable contre des mesures susceptibles d’affaiblir son concurrent, le journal gratuit Israel Hayom.
La troisième affaire, dite Bezeq-Walla, concerne des avantages réglementaires qui auraient été accordés à un groupe de télécommunications en échange d’une couverture favorable sur le site d’information Walla. Dans ces différentes procédures, le Premier ministre est poursuivi pour fraude et abus de confiance, ainsi que pour corruption dans le dossier 4000. Il conteste l’ensemble des accusations.
Dernier paradoxe de Netanyahou, et non des moindres : ses partisans admirent sa stature internationale, alors même que ses relations personnelles avec plusieurs dirigeants étrangers ont été particulièrement difficiles.
En 1996, après une première rencontre avec le nouveau Premier ministre israélien, Bill Clinton, excédé, aurait lancé à ses collaborateurs : « Pour qui se prend-il ? Qui est la superpuissance ici, lui ou moi ? »
En 2011, lors du sommet du G20 à Cannes, Nicolas Sarkozy est surpris par un microphone resté ouvert alors qu’il s’entretient avec Barack Obama. Le président français déclare, à propos de Netanyahou : « Je ne peux plus le voir, c’est un menteur. » Et Obama de lui répondre, en substance : « Tu en as assez de lui, mais moi, je dois traiter avec lui encore plus souvent que toi ! »
Ces épisodes résument une autre singularité du personnage : un dirigeant dont la capacité à s’imposer sur la scène internationale constitue l’un des principaux arguments auprès de son électorat, mais dont la manière d’exercer le pouvoir a également suscité de profondes tensions avec certains de ses plus proches alliés.
À l’approche du scrutin, le paradoxe demeure entier. Netanyahou a bâti sa longévité politique sur sa capacité à fédérer des électorats disparates, à exploiter les divisions de ses adversaires et à maîtriser les rapports de force. Mais les alliances qui lui ont permis de gouverner sont aussi celles qui alimentent les interrogations sur l’avenir démocratique d’Israël.
