À l’approche des élections législatives du 27 octobre, Israël se prépare à un scrutin décisif pour son avenir politique et institutionnel. Entre poursuite de l’ère Netanyahou et recomposition du pouvoir, les enjeux dépassent la seule alternance. Premier volet d’une série de cinq articles consacrés à cette échéance électorale majeure.
Une chronique de Bruno Philip
En Israël, il n’y a sans doute qu’une seule chose sur laquelle tout le monde semble vraiment tomber d’accord : l’État hébreu s’apprête à vivre l’une des élections les plus décisives de son histoire. Alors que l’actuelle législature est allée jusqu’au bout de son mandat, une première en trente-huit ans, le scrutin du 27 octobre, qui va renouveler les 120 sièges de la Knesset, peut s’avérer crucial. Il s’agit pour les électeurs de se prononcer en faveur d’un choix quasi philosophique, certains commentateurs allant jusqu’à affirmer que ce qui est en jeu n’est ni plus ni moins l’alternative entre une continuation de la démocratie libérale « à l’ancienne » ou le passage vers une sorte de système quasi « illibéral », mâtiné de judaïsme orthodoxe.
Au vu de la façon dont le Premier ministre Benjamin Netanyahou a mené sa barque, n’hésitant pas à instaurer un « régime » qui a consisté à remettre sans relâche en cause les principes de la démocratie libérale, il y a des raisons d’imaginer que c’est la deuxième perspective, c’est-à-dire le soutien à l’illibéralisme, qui pourrait advenir, tant la société israélienne s’est droitisée.
On peut certes aussi anticiper qu’une partie substantielle de l’électorat, lassée de tant d’années de « Bibi », qui dirige le pays quasiment sans interruption depuis 2009, à l’exception d’une brève parenthèse entre 2021 et 2022, fasse payer au Premier ministre la dérive vers l’extrême droite de son gouvernement. Une dérive accentuée depuis le début du dernier mandat de Netanyahou et surtout après les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre 2023. Ce qui pourrait ainsi augurer, même sur le fil du rasoir, d’une défaite de ce très clivant Benjamin Netanyahou et de sa coalition. Certains partis extrémistes et ultrareligieux qui composent cette dernière ont en effet donné au gouvernement sortant une réputation désastreuse non seulement à l’international, mais aussi dans certains cercles progressistes israéliens.
Pour l’heure, les sondages indiquent que le scrutin du 27 octobre va être l’objet d’une lutte au coude à coude entre les adversaires en présence. Preuve que Netanyahou, pour lequel l’enjeu électoral est une question vitale en raison des affaires de corruption le cernant, conserve malgré tout encore des chances de l’emporter en dépit des excès de ses choix politiques. Les sondages illustrent le caractère serré de cette lutte au sommet, indiquant cependant que les partis de la coalition sortante ne seraient pas capables de dégager à eux seuls la majorité requise des 61 sièges. Mais l’opposition non plus, ce qui promet des tractations postélectorales délicates.
Une démocratie libérale à l’épreuve de la droitisation
Le bilan de Netanyahou parle de lui-même si l’on veut le juger à l’aune des principes démocratiques libéraux et laïcs : tentatives de réduire constitutionnellement les prérogatives du pouvoir judiciaire, soutien apporté aux colons extrémistes de Cisjordanie, renforcement de la place de la religion dans l’espace public et tentative de garantir légalement l’exemption traditionnelle du service militaire aux juifs ultraorthodoxes.
Tout cela a choqué plus d’un et pourrait logiquement servir de repoussoir pour une partie de l’électorat. Mais les Israéliens restent traumatisés par le « pogrom » terroriste du 7 octobre et sont désormais hostiles, dans leur écrasante majorité, à toute perspective d’une solution « à deux États » avec les Palestiniens. Ce qui ne fait que compliquer l’équation politique dans la mesure où l’impression de citadelle assiégée ressentie par nombre d’Israéliens peut profiter à « Bibi » et consorts à un moment où la tentation de continuer à voter pour un gouvernement à poigne est réelle.
Même si ce même gouvernement a été impuissant à éviter le 7 octobre, une très grosse pierre dans le jardin de Netanyahou, qui, selon certaines affirmations du quotidien de gauche Haaretz, aurait été au courant de la préparation des attentats du Hamas et ne se serait pas soucié de tenir compte de ces informations exclusives fournies par les Émirats arabes unis !
Une victoire des partis soutenant Netanyahou permettrait en tout cas à ce dernier, et à ses affidés extrémistes, tels les suprémacistes juifs Bezalel Smotrich, ministre des Finances sortant, et Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale, de faire dériver l’État hébreu vers des horizons inédits. S’appuyant sur un système où l’institution judiciaire est affaiblie et perd de son autonomie par rapport au politique, Israël quitterait alors les rivages de la démocratie parlementaire qui a fait sa réputation d’État politiquement le plus libre du Proche-Orient depuis la création de l’État juif en 1948.
Une opposition en quête de majorité, les partis arabes en arbitres
L’opposition peut-elle l’emporter ? Pour le Premier ministre sortant, la menace ne vient plus de la gauche laïque, désormais marginalisée, mais plutôt de l’establishment militaire. Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de l’armée (2015-2019), tient la corde dans certains sondages, faisant de lui un potentiel successeur à « Bibi » si son parti, Yashar (« Droit »), battait le Likoud du Premier ministre.
Les projections le placent en tout cas au coude à coude avec ce dernier, propulsant potentiellement à la tête d’un bloc d’opposition cet homme de 66 ans au verbe rare, qui dispose d’un capital de sympathie non négligeable dans l’opinion, lui qui a perdu son fils au combat à Gaza.
Mais pour l’ex-militaire et d’autres ténors de l’opposition, tels les anciens Premiers ministres Naftali Bennett et Yaïr Lapid, réunis dans l’alliance B’Yachad (« Ensemble »), il faudra peut-être franchir une sorte de Rubicon politique en devant quérir le soutien de partis arabes israéliens pour dégager une majorité au Parlement.
En fait, aucun parti israélien juif ne sera en mesure de former une coalition sans l’appui de certains partis arabes, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes de cette élection historique.
