Pour Thierry Oberlé, la population marocaine est « désenchantée »

29/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

Les Marocains ont renouvelé le 23 septembre dernier les 395 sièges de la Chambre des représentants. Pas de séisme, une abstention important et des évolutions en demi teinte. Le journaliste Thierry Oberlé, auteur du livre Mohammed VI, le mystère (Flammarion), analyse pour Mondafrique des résultats qui traduisent un certain désenchantement et la fin d’un cycle.

Une interview de Nathalie Prévost

Mondafrique : Que disent ces législatives du rapport de force à l’intérieur de la classe politique ? D’abord est-ce un désaveu pour le Premier ministre Aziz Akhannouch et si oui, pourquoi ?

Thierry Oberlé : Le désaveu était annoncé avec le départ du parti d’Aziz Akhannouch (le Rassemblement national des indépendants, RNI) de l’un de ses ministres les plus importants, Fouzi Lekjaa, le président de la fédération de football marocaine, qui a rejoint les rangs du PAM. Ce départ a donné un signal. C’est Fouzi Lekjaa qui tenait les cordons de la bourse pour le Premier ministre sortant et son départ montrait qu’il y avait un désaveu à l’intérieur même du premier cercle du pouvoir et un basculement vers le PAM.

« Les décisions essentielles se prenaient au Palais »

Mondafrique : En quoi consistait l’échec d’Akhannouch ?

T.O. Le problème de fond était celui du conflit d’intérêt. Akhannouch est l’homme le plus riche du Maroc après le roi d’où le sentiment pour les électeurs que le pays est dirigé par une oligarchie mélangeant intérêts privés et publics. Car même si le Premier ministre s’était désengagé en apparence des sociétés qu’il dirigeait – où sa femme l’a remplacé – beaucoup de décisions prises durant sa gouvernance semblaient guidées par ses intérêts personnels. Il n’était pas crédible sur le prix de l’essence ou sur le gaz, parce qu’il est un acteur majeur du secteur des hydrocarbures dans un contexte où ces sujets ont pris pour les Marocains une importance de premier plan du fait des guerres en Ukraine et au Proche Orient. Il a géré les finances publiques sans que sa promesse politique, d’un ruissellement des richesses, ne prenne forme.

Et puis, l’impression générale était que, comme d’habitude, les décisions essentielles se prenaient au Palais et qu’Akhannouch était là pour gérer les affaires courantes. Arrivé à la primature grâce au vide provoqué par l’usure des idées et des stratégies de la classe politique traditionnelle, il va la quitter faute d’avoir convaincu les électeurs comme ses sponsors du Palais.

La chambre des Représentants.

« Vers une sorte de ravalement de façade »

Mondafrique : Cependant, la coalition se maintient. Le PAM, parti du roi, reprend la tête. Il était solidaire de la politique menée par Akhannouch. Vers quel gouvernement se dirige-t-on et surtout, conduira-t-il la même politique que le gouvernement sortant ?

T.O. : Il s’agira en grande partie de la même politique. On va juste assister à un changement de tête, une sorte de ravalement de façade. Le PAM est une création de l’homme lige du roi, Fouad Ali El Himma qui est le couturier, ou si l’on préfère le chef d’orchestre, de la vie politique marocaine. Aujourd’hui, il peut être satisfait : il a créé le PAM en 2009, pour que le PAM gagne les élections et cela arrive enfin. A qui va-t-il maintenant, avec son ami le roi, tailler un costume ou une robe ? Ce pourrait être la maire de Marrakech, Fatima el Mansouri, ou Fouzi Lekjaa, le patron du football. Un milliardaire Premier ministre ? On a essayé ; ça n’a pas bien marché. On peut tenter le footeux ou la
femme. Après tout, même si aucune femme n’occupe de poste important au Palais, Mohamed VI s’est engagé sur le sujet des femmes pendant son règne. Une femme Premier ministre représenterait sans doute une avancée considérable, mais toujours pour la vitrine, comme souvent au Maroc.

Fatima el Mansouri, nouvelle Premier ministre du Maroc

Ali El Himma est le couturier des costumes de Premier ministre mais aussi, plus globalement, celui qui organise les séquences politiques. Depuis le début du règne de Mohamed VI, le Palais accompagne ou précède des évolutions politiques calculées et millimétrées, qui ont conduit d’abord au pouvoir les socialistes, puis les islamistes. Le troisième épisode a été celui du règne de l’oligarchie triomphante. Le quatrième s’appuiera sur des technocrates. Il ne reste plus qu’à lui donner une tête d’affiche avenante. Dans cette catégorie, la maire de Marrakech est bien placée. Fouzi Lekjaa a pour lui la popularité: il est l’homme du pain et des jeux. Cependant, le placer aux commandes du gouvernement aurait pour conséquence de braquer les projecteurs sur l’organisation du Mondial 2030. Or les enjeux politiques sont extrêmement dangereux autour de cet événement, qui va engloutir plus de 10 milliards d’euros d’investissements en infrastructures, 10 milliards qui n’iront pas aux secteurs sociaux qui en ont le plus besoin : le logement, la santé… et ne combleront pas le problème majeur du royaume : la fracture sociale.

Fouzi Lekjaa comme Fatima Mansouri doivent beaucoup à Fouad Ali El Himma. Ils font partie de son entourage et dépendent de son bon vouloir. Ces personnages sont apparus au moment où Ali El Himma investissait le champ politique en fondant le PAM. Fatima Mansouri a été nommée pour la première fois maire de Marrakech en 2009, grâce à lui. La même année, Fouzi Lekjaa a commencé son ascension dans le football à partir du club de Berkane, dans la région de l’Oriental. Il s’est créé une assise populaire tout en étant un haut fonctionnaire qui se rapproche des centres de décision. L’année suivante, le roi et son entourage, fascinés par la réussite du soft power du Qatar et des
Émirats, se disent que le football est un grand vecteur d’influence dans lequel il faut investir. Mais ils échouent, par amateurisme, dans la course à la candidature à l’organisation de la Coupe du monde. Ils décident alors de s’occuper sérieusement du foot avec Lekjaa à la fédération, une académie Mohammed VI pour les jeunes talents et de l’argent à profusion venant de l’on ne sait où. L’art des architectes de la politique du Palais consiste à se projeter grâce au système monarchique dans la durée. On arrive au bout du chemin. S’il ne fait guère de doute qu’il y aura des jeux en 2030, il n’est pas sûr, en revanche, qu’il y ait assez de pain pour tous…

« Une participation basse mais pas catastrophique »

Mondafrique : Le PJD ressuscite en remontant de 13 sièges en 2021 à 54, mais sans atteindre son record de 125 en 2016. Comment l’interprétez-vous ? Pensez-vous qu’on va s’acheminer vers une opposition plus dure des islamistes ?

T.O. : Il y a eu un réveil du PJD. Durant la campagne, Abdelilah Benkirane a surpris en osant dire qu’il fallait interroger le roi sur l’affaire de Ceuta. C’était d’une insolence peu ordinaire dans la classe politique marocaine qui n’a presque pas parlé des causes de ce fait majeur. Pourquoi la jeunesse marocaine veut-elle quitter le pays pour rejoindre l’Europe ? Pourquoi ne croit-elle pas dans l’avenir de son pays et encore moins dans sa classe politique ? Benkirane a été l’un des seuls à soulever le couvercle. Désormais, l’intérêt du PJD est de ne pas le refermer, de durcir le ton et d’incarner l’opposition au Parlement.

Mondafrique : L’autre nouveauté est l’importance de l’abstention, avec un taux historiquement bas de 38,02% de participation. Les Marocains sont-ils découragés ?

T.O. : Les chiffres de la participation sont bas mais pas catastrophiques. En 2002, le pays a connu plus de 50% de participation au début du règne de Mohamed VI, avec les socialistes à la primature, puis en 2011, quand le roi a fait croire, en modifiant la constitution, que désormais ce serait le Premier ministre qui gouvernerait, et en 2021, quand il s’agissait de sanctionner les islamistes. Trois scrutins marqués à leur manière par une espérance. Le taux le plus bas a été enregistré en 2007, avec l’échec des socialistes.

Aujourd’hui, les Marocains ont dépassé le stade du désenchantement mais ils ne sont pas pour autant totalement détachés. Ils votent plus que dans les autres pays du Maghreb. L’effet de dictature est tel en Algérie et en Tunisie que le jeu électoral ne fait plus illusion alors qu’au Maroc, il reste quelque chose. C’est sans doute le pays des trois le moins désespérant à observer.

Mondafrique : Que sait-on de la participation des jeunes ? Et que dit-elle de l’avenir du Maroc ? Des risques amplifiés d’exode ? Ou de turbulences sociales ?

T.O. : On observe un désintérêt pour le jeu politique mais pas un désintérêt pour la politique en soi, comme en témoigne l’émergence de la Gen Z en 2025. D’un point de vue électoral, le taux d’inscription des jeunes sur les listes est très faible et ils sont peu nombreux à avoir voté. La jeunesse est sans illusion. Les frustrations accumulées poussent à élaborer des plans pour fuir en Europe, un phénomène qui touche sans distinction toutes les classes sociales. Ces frustrations pourraient un jour, en dépit de la résignation générale, provoquer des coups de sang, des émeutes, des explosions de colère comme le Maroc en a connu beaucoup. De retour d’un séjour à Tanger, un voyageur familier des immersions dans la casbah m’a dit: “ce n’est pas une cocotte minute mais une couscoussière-minute”.

Mondafrique : La gauche est-elle enterrée ?

T.O. : Pas totalement. Une nouvelle force s’est affirmée hors des partis traditionnels de notables, l’Alliance de gauche. Elle est en progression et obtient 8 sièges. Proche des mouvements de la jeunesse, elle prône une monarchie parlementaire et se veut à la fois démocratique et sociale. Elle peut être un relais d’opinion.

Mondafrique : Que sait-on de la santé du roi et des préparatifs pour sa succession ?

T.O. : Pendant l’écriture de mon livre, des “rumeurologues” marocains me disaient que le roi risquait de disparaitre avant la publication de la biographie que je préparais. L’expérience m’a appris la prudence en matière d’état de santé des chefs d’État maghrébins. Je me souviens que le professeur Bernard Debré avait déclaré en 2005 que le président algérien Abdelaziz Bouteflika, qui n’était pas son patient, souffrait d’un cancer au pronostic sombre. L’urologue l’avait à moitié enterré. C’est finalement Bouteflika, décédé en 2021, qui a enterré Debré, mort en 2020.

Ce qui est certain, c’est que Mohamed VI ne va pas bien et qu’il ne viendra pas à Paris à l’automne, comme cela avait été dit. Macron souhaiterait la signature d’un traité d’amitié franco-marocain avant la fin de son mandat. Un vœu pieu pour le moment..

Mondafrique : Si l’on rapproche ces résultats électoraux du crépuscule royal, faut-il s’inquiéter pour le Maroc ?

T.O. : Oui et non. Oui, parce qu’il y a cette fracture sociale que personne ne veut voir et qui s’élargit pourtant, comme en témoigne la ruée des Marocains sur l’enclave espagnole de Ceuta. On oublie, avec toutes les polémiques sur cette affaire, qu’il y a plus de 100 personnes qui sont mortes et que le Maroc n’a pas récupéré leurs corps.

Le pouvoir marocain ne veut pas voir l’étendue du problème. Cette cécité est celle qui mène aux catastrophes. Si, parallèlement, le système politique se désintègre, il y a de quoi s’inquiéter. Dans un tel contexte, il est légitime de se demander dans quelle mesure les autorités marocaines n’ont pas intérêt à laisser partir à l’étranger la population à laquelle elle ne propose pas d’avenir.