Le sud de la Libye, laboratoire de la crise de l’État

22/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

L’enlèvement de six soldats à Wadi a-Shati ou l’attaque contre le poste-frontière d’al-Toum ne sont pas deux incidents de sécurité isolés. Ils constituent les indices d’une crise structurelle plus profonde : des frontières étendues et accidentées, des milices imbriquées dans les tribus et les réseaux criminels, l’absence d’une autorité centrale unifiée, et un conflit régional qui recoupe les dossiers de la contrebande, de la migration et de la transition politique.

Par la rédaction de Mondafrique

Al-Toum : la frontière sud, épicentre des fractures libyennes

À l’aube du 31 janvier 2026, un groupe armé se faisant appeler « salle d’opérations de libération du Sud » ou « révolutionnaires toubous » a attaqué le poste-frontière d’al-Toum, à la frontière avec le Niger, ainsi que les points de Wadi Bougherara et Salvador, sur la bande frontalière du sud-ouest libyen. L’attaque a tué plusieurs éléments des forces placées sous l’autorité de Khalifa Haftar, entraîné la capture de combattants et la destruction de véhicules militaires, avant que le Commandement général n’annonce ultérieurement avoir repris le contrôle du poste et repoussé les assaillants.

Le Commandement général n’a alors publié aucun commentaire officiel détaillé sur la nature des pertes ou les circonstances de l’opération, ce qui a alimenté des récits divergents. Selon des informations relayées par des sources de terrain, les « révolutionnaires du Sud » ne constituent pas une organisation militaire structurée en tant que telle, ni ne disposent d’un commandement central ou d’une structure organisationnelle unifiée ; il s’agirait plutôt d’une appellation médiatique désignant un ensemble de combattants appartenant majoritairement à la composante touboue du sud libyen. Selon ces sources, les membres du groupe sont essentiellement libyens, et non étrangers, mais appartiennent à des tribus dont l’extension sociale et tribale traverse les frontières, notamment entre la Libye et le Tchad.

Mohamed Wardougou Mahdi, le chef des révolutionnaires du Sud.

Dans une vidéo diffusée ultérieurement, un porte-parole de ceux qu’on appelle les « révolutionnaires toubous » a annoncé le succès de ce qu’il a qualifié d’« opération militaire de qualité » visant des zones soupçonnées d’être impliquées dans des activités de contrebande et de corruption dans le sud libyen. Le porte-parole a indiqué que la force ayant mené l’opération avait capturé plusieurs membres des forces relevant de Khalifa Haftar, qu’il accuse d’être impliqués dans des réseaux de contrebande, et il a adressé un « dernier avertissement » à tous ceux qui participent à la contrebande de marchandises, de carburant et de produits de première nécessité.

Des rapports internationaux et des suivis des Nations unies font état d’interconnexions entre certaines formations armées du sud libyen, y compris des éléments toubous, et des groupes d’opposition armés tchadiens, au premier rang desquels le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT). Ces rapports ne font pas état d’une subordination organisationnelle directe entre les « révolutionnaires du Sud » et l’opposition tchadienne, mais ils évoquent plutôt un enchevêtrement tribal et militaire transfrontalier, dans le cadre d’une scène régionale plus large de conflit dans le triangle frontalier entre la Libye, le Tchad et le Niger.

‏Libération de captifs et emprise des forces parallèles

Environ quatre semaines après l’attaque, la division de l’information de guerre relevant des forces de Khalifa Haftar a annoncé la conduite d’une opération militaire qualifiée de qualitative, ayant permis la libération des éléments capturés lors de l’attaque contre le poste frontière d’al-Toum. Elle a précisé que l’opération avait été menée par des unités spéciales sur la frontière sud, confirmant la poursuite des personnes impliquées.

Le conseil municipal de Gatroune a salué cette opération, la considérant comme une réussite sécuritaire, louant les efforts des forces du Commandement général et affirmant son soutien aux institutions légitimes de l’État ainsi que la nécessité d’unir les rangs. La municipalité de Sebha a également publié un communiqué dans lequel elle dit suivre les développements sécuritaires sur la bande frontalière, confirmant son soutien aux forces chargées de protéger les frontières et de préserver la souveraineté.

Cependant, cette position intervient dans un contexte de division politique et militaire qui continue de peser sur la scène libyenne, les forces de Haftar poursuivant leurs mouvements dans le sud en marge du ministère de la Défense du gouvernement d’unité nationale, ce qui suscite la crainte de la consolidation d’une réalité sécuritaire parallèle, dépourvue de contrôle civil unifié et aggravant la dualité de la décision militaire dans le pays.

Des observateurs estiment que la répétition des affrontements autour du poste-frontière d’al-Toum et du triangle frontalier avec le Niger et le Tchad révèle des lacunes structurelles dans la gestion du dossier frontalier, les points de passage méridionaux demeurant des artères pour la contrebande de carburant, de marchandises et la migration irrégulière ainsi que pour les mouvements des groupes armés transfrontaliers qui profitent de l’immensité du désert et de la faiblesse des capacités logistiques, malgré la présence de plusieurs formations militaires couvrant théoriquement l’espace géographique, comme la 604e brigade commandée par Abdelhamid Ben Rajab Al-Ferjani et la 78e brigade commandée par Mohamed Al-Mazoughi.

Wadi a-Shati : la récidive des enlèvements

Le 27 juin 2026, la « salle d’opérations du Sud » dirigée par Mohamed Wardougou Mahdi, a annoncé avoir « capturé un groupe d’éléments de l’Armée nationale » et saisi plusieurs véhicules militaires à a-Zaytariya, dans la région de Wadi a-Shati, dans le sud-ouest du pays. Elle a évoqué la poursuite de ses « opérations sécuritaires et militaires » dans les régions du sud, sans révéler le nombre de soldats détenus ni le lieu de leur détention. Un enregistrement vidéo diffusé par le groupe a montré ce qu’il a présenté comme six éléments de l’Armée nationale libyenne, sans qu’il ait été possible de vérifier l’authenticité de l’enregistrement ou de son contenu auprès d’une source indépendante.

Le gouvernement mandaté par le Parlement a qualifié l’enlèvement des soldats d’« acte criminel lâche, visant la sécurité et la stabilité de la nation ». Le bureau du ministère des Collectivités locales pour la région du Sud, relevant de ce gouvernement, a exigé la libération immédiate des personnes enlevées, la poursuite des responsables de l’opération et leur traduction devant la justice, affirmant sa « solidarité avec l’armée et les familles des soldats » et appelant à l’unité des rangs face à tous ceux qui menacent la sécurité et la souveraineté de la Libye. Le cercle des condamnations s’est rapidement élargi à plusieurs municipalités de la région, notamment Sebha, Ghat et Barak a-Shati. Le conseil municipal de Sebha, la plus grande ville du Fezzan, a qualifié cet incident d’« atteinte à l’idée même de l’État et au droit des citoyens à la sécurité et à la stabilité », exprimant sa solidarité avec le commandement de l’Armée nationale et ses membres, et appelant à « l’unité des rangs, au rejet de la discorde et à la préservation de la paix sociale ».

Les prisonniers de l’Armée nationale libyenne entre les mains des révolutionnaires du Sud.

Au niveau tribal, le Conseil suprême des cheikhs et notables du Fezzan a annoncé se désolidariser de l’opération, décrivant les ravisseurs comme les membres «d’un groupe marginal et mercenaire qui ne représente pas les habitants du Fezzan et n’a aucun lien avec leurs valeurs, leurs coutumes et leur histoire nationale » et exhortant les tribus et les composantes sociales à « retirer la couverture sociale à quiconque s’avèrerait impliqué » dans l’incident. Il a exigé la libération rapide des soldats enlevés et le défèrement des responsables devant la justice, tout en mettant en garde contre les tentatives de « semer la discorde et de déformer l’image du Sud au service d’agendas suspects ».

Escalade et accusations réciproques

L’Armée nationale s’est abstenue de tout commentaire officiel sur cette dernière attaque. Toutefois, des sources militaires ont estimé que ses forces se déploieraient prochainement pour rétablir la stabilité. Des observateurs interprètent les tensions récentes à la lumière des affrontements répétés entre les forces de l’Armée nationale dirigées par Khalifa Haftar et la « salle d’opérations de libération du Sud ». Cette dernière accuse l’Armée nationale de recourir à des « éléments étrangers, notamment des groupes tchadiens, pour renforcer son contrôle », tandis que l’armée a riposté en reprenant les positions et en qualifiant les assaillants de « groupes criminels ou terroristes visant à déstabiliser la sécurité et à exploiter les routes de contrebande ».

Le conflit porte sur le contrôle du Sud libyen, riche en ressources et sensible sur le plan frontalier, que se disputent les acteurs de la contrebande – carburant, êtres humains, armes, marchandises dangereuses et stupéfiants – et les groupes violents et extrémistes, dans un contexte de conflits tribaux et transfrontaliers.

Dans un autre registre lié à la gestion des relations avec les dirigeants des régions du Sud, le commandant de terrain Hassan Moussa Bouki A-Tabbaoui a été libéré après des années de détention par le commandement de l’Armée nationale, agissant sur ordre du maréchal Khalifa Haftar, à la suite d’interventions de cheikhs et notables des tribus touboues. Selon les médias, A-Tabbaoui est arrivé dans la ville de Sebha en provenance de Benghazi à bord d’un avion privé et il a été accueilli par plusieurs dirigeants tribaux de la région de Koufra, l’un des principaux bastions des tribus touboues dans le sud-est de la Libye. Cet événement a été interprété par plusieurs observateurs comme une tentative du camp oriental de renforcer son influence auprès des Toubous.

Sur le terrain, la rivalité entre les deux gouvernements rivaux place le Fezzan dans une position de plus en plus inconfortable. La récente suspension, par le ministère des Collectivités locales du gouvernement Hamad, d’une douzaine de maires du Sud – notamment ceux de Sebha, Ghat, Mourzouk et Gatroune – pour avoir rencontré des responsables à Tripoli, illustre les pressions contradictoires auxquelles sont soumis les acteurs locaux, tandis que les populations en subissent directement les conséquences.

L’incident survenu au début du mois de septembre en fournit une nouvelle illustration : Hussein Youssef Sidi Al-Tabbaoui, âgé de 17 ans, a été tué par balle dans une station-service de Gatroune par des hommes armés de la 87e brigade d’intervention rapide des Forces armées arabes libyennes (Est). Cet épisode rappelle la fragilité persistante de la situation sécuritaire dans le Fezzan, où les rivalités politiques et militaires continuent de peser directement sur la vie quotidienne des populations.

Qui contrôle le sud ?

Entre les condamnations des autorités locales et le recours récurrent à la force, une même question demeure : que disent ces affrontements à répétition sur l’État libyen ? Dans le Fezzan, la frontière entre sécurité, rivalités politiques, réseaux de contrebande et rapports de force tribaux reste poreuse. Chaque nouvel incident rappelle surtout la difficulté, pour une autorité centrale fragmentée, d’imposer une chaîne de commandement et une politique sécuritaire communes sur l’ensemble du territoire.

Tant que cette fragmentation persistera, le Sud restera un espace où se superposent plusieurs légitimités, plusieurs forces armées et plusieurs centres de décision. Les postes-frontières d’al-Toum et du triangle libyo-tchadien ne sont ainsi pas seulement des points de passage exposés à la contrebande et aux incursions armées : ils sont devenus le révélateur des failles de l’État libyen. Pour les populations du Fezzan, l’enjeu dépasse désormais le contrôle d’une frontière ou d’un territoire : il touche à la capacité même de l’État à garantir la sécurité, l’administration et la souveraineté dans l’une de ses régions les plus stratégiques.