Côte d’Ivoire : l’opposition accuse le pouvoir de répression judiciaire

17/09/2026 – La redaction de Mondafrique

À Abidjan, la tension monte entre le gouvernement et les partis de l’opposition. En cause : la liste des membres et sympathisants du PPA-CI de Laurent Gbagbo inquiétés par la justice ivoirienne, qui ne cesse de s’allonger. Les autorités judiciaires invoquent pour leur part la responsabilité qui va de pair avec la liberté d’expression, et la nécessité de faire respecter la loi au-dessus de laquelle nul ne saurait se placer.

Par Venance Konan, à Abidjan

Depuis quelques semaines, un débat est ouvert en Côte d’Ivoire sur les dégâts causés par l’orpaillage illégal, après que le ministre de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité, Amédé Koffi Kouakou, a révélé que les quatre principaux fleuves du pays sont pollués par du mercure et du cyanure, des produits dangereux et prohibés que les orpailleurs utilisent dans leurs activités. Il ne se passe plus un jour sans qu’une chaîne de télévision ou de radio n’organise un débat sur la question, ou ne montre des images des fleuves et autres cours d’eau dont la couleur a changé à cause de l’orpaillage. Et les partis de l’opposition ivoirienne en ont profité, chacun à sa manière, pour fustiger le gouvernement pour avoir laissé ces activités dangereuses se dérouler sans réagir.

Le 3 septembre dernier, Justin Katinan Koné, quatrième vice-président du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), le parti de l’ancien président Laurent Gbagbo, s’est exprimé publiquement sur la question de l’orpaillage et a accusé le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le parti au pouvoir, d’en être responsable. Il a dit notamment : « Ce n’est pas un phénomène nouveau. C’est un phénomène systémique qui découle du système RHDP. L’infection de la Côte d’Ivoire, c’est le régime RHDP. » Il a aussi imputé à ce dernier la prostitution, la drogue, la criminalité organisée, le blanchiment d’argent et la haute corruption. Le parti d’Alassane Ouattara a aussitôt porté plainte contre Katinan Koné pour « diffamation », « injures » et « diffusion de fausses nouvelles ».

Peine de réclusion à perpétuité

Celui-ci est convoqué par la justice le 11 septembre pour être entendu. Mais contre toute attente, Katinan Koné est inculpé par la section antiterroriste et placé en garde à vue pour : « actes terroristes, attentat contre l’autorité de l’État, complot contre l’autorité de l’État, participation à un mouvement insurrectionnel, atteinte à l’ordre public, apologie de crimes de meurtre, attroupement armé et non armé, participation et organisation d’une manifestation interdite ou non déclarée, incendie volontaire de véhicule appartenant à autrui commis à Abidjan et sur l’ensemble du territoire », pour des faits remontant à l’élection présidentielle d’octobre 2025. Il risque la réclusion à perpétuité.

Pourquoi donc, alors qu’il avait été convoqué suite à une plainte pour diffamation, se retrouve-t-il incarcéré pour des actes de terrorisme ? Le 16 septembre, le procureur de la République, Brahman Koné Oumar, a animé une conférence de presse au cours de laquelle il a expliqué que concernant la plainte du RHDP, Katinan Koné avait, sur les conseils de ses avocats, refusé de répondre aux questions et de signer le procès-verbal de son audition, en invoquant un vice de procédure. 

Selon les conseils de Katinan Koné, ce dernier étant ancien ministre, la procédure veut que la Cour de cassation se prononce préalablement pour autoriser ou non les poursuites. Mais selon le procureur, l’accusé n’a jamais été réellement membre du gouvernement : s’il avait bien été nommé ministre délégué auprès du ministre de l’Économie et des Finances de décembre 2010 à mai 2011, après l’élection présidentielle de 2010 remportée par Alassane Ouattara mais que Laurent Gbagbo avait violemment contestée, le président légal avait ensuite signé un décret, le 14 avril 2011, annulant les décisions prises par le président déchu et son gouvernement fantoche durant cette période. 

« Trop, c’est trop ! »

Danielle Boni-Claverie, ancienne ministre de la Communication de Henri Konan Bédié et présidente du parti Union républicaine pour la démocratie (URD). (© TopoAime/Wikimedia Commons)
Danielle Boni-Claverie, ancienne ministre de la Communication de Henri Konan Bédié et
présidente du parti Union républicaine pour la démocratie (URD)(photoTopoAime/Wikimedia Commons)

Pour ce qui est des accusations d’actes de terrorisme, le procureur a expliqué que si les faits ont effectivement été commis en octobre 2025, ils n’ont jamais été prescrits, et qu’il a profité de la présence de Katinan Koné dans les locaux de la police pour l’interroger sur ce dossier. Pour justifier les raisons de ce retard apparent, le procureur de la République a affirmé que le calendrier du procureur n’était pas celui des hommes politiques. Il a d’ailleurs annoncé avoir aussi engagé des poursuites contre Habiba Touré, l’avocate de Laurent Gbagbo, et décerné un mandat d’arrêt contre elle pour son implication présumée dans les événements d’octobre 2025. « Elle sera arrêtée le jour où elle arrivera en Côte d’Ivoire », a-t-il précisé.

Évidemment, l’arrestation de Katinan Koné a provoqué les condamnations unanimes de l’opposition ivoirienne. Danielle Boni-Claverie, ancienne ministre de la Communication du temps du président Henri Konan Bédié et présidente du parti Union républicaine pour la démocratie (URD) y a pris sa part : « Trop, c’est trop ! La confrontation systématique prend le pas sur le débat politique. Toutes les voix dissidentes ou suspectes sont poursuivies, réduites au silence au lieu d’être entendues, sans le respect des règles républicaines. Être dans l’opposition n’est tout de même pas un crime, et ceux qui nous gouvernent aujourd’hui en savent quelque chose. La liberté d’expression n’est pas un privilège accordé uniquement à ceux qui dirigent. »

Accusations de provocation à l’insurrection

Y aurait-il une volonté de la part du pouvoir ivoirien de museler son opposition ? C’est en tout cas ce que pense une bonne partie des intéressés. Et de citer à l’appui de cette assertion certaines arrestations récentes, telles que celles de Moïse Lida Kouassi, ancien ministre de la Défense de Laurent Gbagbo et cadre de son parti, le PPA-CI, pour des faits similaires à ceux dont Katinan Koné est accusé, et du jeune cyberactiviste Ibrahim Zigui, accusé de provocation à l’insurrection et trouble à l’ordre public. Les deux hommes ont été libérés en juillet dernier.

Les autorités judiciaires invoquent pour leur part la responsabilité qui va de pair avec la liberté d’expression, et la nécessité de faire respecter la loi au-dessus de laquelle nul ne saurait se placer. Il est vrai que l’élection présidentielle de 2025 avait été émaillée de plusieurs incidents graves qui avaient entraîné des morts d’hommes et plusieurs destructions de biens. Le pouvoir impute tous ces incidents à l’opposition, notamment au PPA-CI de Laurent Gbagbo et au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Tidjane Thiam, qui, ayant vu les candidatures de leurs leaders rejetées par le Conseil constitutionnel, avaient appelé à des manifestations de protestation et organisé des actions de perturbation du scrutin afin de le délégitimer.  

Combien de temps durera ce bras de fer entre le pouvoir et son opposition en Côte d’Ivoire ?