Washington a justifié ses opérations militaires contre l’État islamique au Nigeria pour « sauver les chrétiens ». Mais après quelques mois, l’AFRICOM a retiré ses troupes alors que la menace djihadiste demeure. Dans le même temps, les entreprises américaines multiplient les contrats, de la sécurisation des infrastructures pétrolières à l’exploitation et à la production des gisements. Derrière la rhétorique religieuse et antiterroriste, une autre bataille s’est jouée : celle du contrôle d’une des principales mannes d’or noir d’Afrique.
Par Maïssata Koné-Dubois
La croisade pour « sauver les chrétiens »
Tout commence en novembre 2025, lorsque Donald Trump se pose en sauveur des chrétiens du Nigeria qui seraient persécutés. Puis, sous ce prétexte qui laisse les observateurs dubitatifs, le 25 décembre, les États-Unis frappent des positions attribuées à des groupes liés à l’État islamique dans l’État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria. Washington affirme agir à la demande d’Abuja, tandis que les autorités nigérianes se montrent beaucoup plus prudentes sur la dimension religieuse de l’intervention. Elles parlent de coopération en matière de renseignement et de coordination stratégique, en prenant soin de souligner que l’opération ne vise aucune religion en particulier.
L’opération de Noël n’est cependant que le début d’une nouvelle phase. Deux mois après les frappes, environ deux cent militaires américains sont déployés au Nigeria, principalement dans le nord-est et le bassin du lac Tchad. En mai 2026, la coopération américano-nigériane franchit un nouveau cap. Une opération conjointe impliquant des forces spéciales américaines et nigérianes aboutit à la mort d’Abu Bilal al-Minuki, présenté comme le numéro deux de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP).
Pour la Maison-Blanche, la démonstration était suffisante. Début juillet, l’AFRICOM annonçait le retrait des deux cents soldats déployés – tout en maintenant opportunément le partage du renseignement. La formule chère à l’administration Trump est rodée : la mission est réussie.
Mission accomplie ?
Dans la lutte antiterroriste, le problème est bien documenté : tuer des chefs peut désorganiser temporairement une organisation, mais ne suffit pas à venir à bout des causes. Si les coups portés à la direction de l’État islamique ont été réels, ils n’ont pas mis fin à l’insécurité qui gangrène le pays. Au nord-est, Boko Haram et l’ISWAP restent actifs. Dans le nord-ouest et le centre, le banditisme armé et les enlèvements perdurent.
Le Nigeria est toujours confronté à une crise sécuritaire. Quant aux chrétiens du Nigeria, ils ont, pour l’instant, disparu du narratif américain. En revanche un autre acteur est entré en scène : le pétrole.
Un contrat révélateur
Quatre jours à peine après les frappes de Noël, le 29 décembre, un contrat passe presque inaperçu, il est pourtant loin d’être anodin. L’entreprise américaine Textron Systems, spécialisée dans la défense, signe un accord avec la société nigériane Tantita Security Services pour lui fournir des drones de surveillance destinés aux pipelines et aux sites pétroliers.
Ironie de l’histoire, Tantita est dirigée par Government Ekpemupolo, alias Tompolo, un ancien chef rebelle du delta du Niger, dont le mouvement pour la répartition et la justice sociale prenait pour cible les installations pétrolières. Il est devenu aujourd’hui l’un des principaux protecteurs privés de ces installations. Qui mieux qu’un ancien déstabilisateur pour assurer la sécurité ? Mais ce qui rend ce contrat vraiment intéressant, ce n’est pas tant son prestataire que ce qu’il révèle : une entreprise américaine, Textron Systems, s’impose directement dans la sécurisation des infrastructures pétrolières du Nigeria, en équipant l’un des principaux acteurs privés du secteur. Désormais, Washington a un œil sur les infrastructures pétrolières nigérianes. En réalité, ce contrat s’inscrit dans une dynamique plus large : celle du retour en force des majors pétrolières américaines au Nigeria.
Le pétrole au cœur de l’équation
Dès le 1er décembre 2025, Chevron a racheté à Total Energies 40 % de deux permis d’exploration offshore, sur une zone d’environ 2 000 km². Chevron annonce dans la foulée sa participation au prochain appel d’offres pétrolier nigérian. Puis ce fut au tour d’Exxon Mobil de faire un retour spectaculaire après dix ans d’absence. Le 8 juillet 2026, la major américaine et ses partenaires ont annoncé un investissement d’environ un milliard de dollars dans le projet offshore Usan Infill, qui doit produire jusqu’à 40 000 barils par jour.
Le mois d’août ajoute une pierre encore plus lourde à l’édifice : le 24 août, la compagnie nationale nigériane NNPC et ses partenaires, la Britannique Shell, ExxonMobil et l’Italienne Eni signent de nouveaux avenants pour faire avancer le projet Bonga, un projet colossal, estimé entre 15 et 21 milliards de dollars sur toute sa durée de vie, avec une production visée de 175 000 barils par jour. Ces retours de grandes compagnies américaines s’inscrivent à la fois dans une volonté du Nigeria d’assainir et de faciliter la transparence et la fiscalité dans le secteur pétrolier et dans un partenariat énergétique américano-nigérian qui devrait encore se développer.
En juin dernier le ministre d’État aux Ressources pétrolières, Heineken Lokpobiri, a appelé ce partenariat visant à attirer d’autres investissements dans ce secteur pour développer des richesses encore largement sous-exploitées.
Les contrats de cette ampleur se négocient sur plusieurs mois, voire années : ce n’est donc pas le pétrole qui a suivi l’activisme diplomatique et militaire de Trump, mais l’inverse : un appareil sécuritaire venu, après coup, sécuriser des intérêts économiques déjà engagés ou à venir. Une logique qui dépasse le seul cas nigérian : contrôler les gisements, les routes et les infrastructures énergétiques est un axe structurant de la politique étrangère de Trump, qui ambitionne de réaffirmer, dans une vision un peu datée, l’emprise américaine sur les grands flux mondiaux d’hydrocarbures.
Sous la croix, le baril
La première justification de l’intervention militaire américaine au Nigeria était morale et religieuse : sauver les chrétiens. Elle répondait aussi à une demande politique intérieure américaine, notamment les attentes des milieux évangéliques qui avaient fait de la situation des chrétiens nigérians un thème majeur. C’était un leurre. La méthode a d’ailleurs un air de déjà-vu. Au Venezuela, la lutte contre le narcotrafic a servi de justification à la capture de Nicolas Maduro début janvier 2026, avant que l’administration Trump ne révèle sa véritable priorité : mettre la main sur les réserves pétrolières vénézuéliennes. Abuja s’inscrit dans le même registre : un habillage moral et sécuritaire, pour un objectif énergétique et géostratégique assumé.
Le Nigeria est le premier producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, situé sur le golfe de Guinée, une zone stratégique pour les routes maritimes et énergétiques. Cerise sur le gâteau pour Washington : depuis la fermeture du détroit d’Ormuz en février 2026, l’Inde et d’autres
acheteurs asiatiques ont multiplié leurs achats de brut nigérian, en quête d’alternatives au pétrole du Golfe persique, renforçant d’autant la valeur stratégique du pays.
Il constitue également un terrain de compétition entre grandes puissances. Les échanges commerciaux entre Abuja et Pékin ont fortement progressé, plus 34,7 % en 2025, de quoi inquiéter la Maison-Blanche. Sécuriser le pétrole et réaffirmer l’emprise américaine sur les routes énergétiques, tout en coupant l’herbe sous le pied de la Chine : au Nigeria, Donald Trump a appliqué sa méthode. Un prétexte, un pipeline.
