Guinée, un pays qui navigue à la godille

25/08/2026 – La redaction de Mondafrique

En l’espace de quelques jours, la Guinée a offert le visage d’un État à la dérive. À Conakry, l’effondrement meurtrier de la décharge de Dar-es-Salam a souligné l’inaction des autorités face à un danger pourtant identifié depuis près d’une décennie. Au sommet de l’État, des limogeages soudains et inexpliqués alimentent les rumeurs sur les fractures au sein du gouvernement. Les vacances écourtées de Mamadi Doumbouya et son attitude lors du dernier sommet de la CEDEAO interrogent également. À ce tableau déjà sombre, il faut ajouter de graves dissensions dans l’armée, qui font peser une épée de Damoclès sur le pouvoir…

Par Maïssata Koné-Dubois

Dar-es-Salam : la décharge qui tue

Il est environ deux heures du matin, dans la nuit du 22 au 23 août 2026, quand un pan entier de la décharge de Dar-es-Salam, à Conakry, s’effondre sur les habitations installées à ses abords. Le glissement des déchets, provoqué par de fortes pluies, ensevelit des familles entières pendant leur sommeil. Le bilan provisoire communiqué par le gouvernement dans l’après-midi du dimanche fait état de 30 morts, 6 blessés graves et 16 blessés légers, tandis que des personnes restent portées disparues sous les décombres. Le bilan devrait donc s’alourdir. Ce drame n’avait rien d’un accident imprévisible : il succède à un premier effondrement au même endroit en août 2017. Depuis cette date, les riverains ont multiplié les manifestations pour réclamer la fermeture ou la délocalisation de la décharge. En 2025, le Premier ministre avait annoncé vouloir s’inspirer de la transformation de la décharge d’Akouédo, à Abidjan, pour fermer le site et le convertir en espace vert. Mais un an plus tard, rien n’a été fait et aujourd’hui une mère de famille pleure ses cinq enfants décédés dans l’éboulement

Valse de ministres et sanction d’un magistrat

Cet événement survient dans une séquence de flottement au sommet de l’État. Le vendredi 21 août 2026, par un simple décret présidentiel, les deux ministres Mory Condé et Mourana Soumah, respectivement ministre du Travail et de la Communication, ont été limogés sans aucune explication. Exit aussi, dans les mêmes conditions, le conseiller à la présidence chargé de la Culture et de l’Artisanat, Mahamad Abdoulaye Diallo. Quelques heures plus tard, sur sa page Facebook, sans les nommer ni évoquer des reproches précis, Mamadi Doumbouya justifie cette réorganisation par sa volonté de lutter contre la corruption : « (…) ma main ne tremblera pas. Aucun rang, aucune fonction, aucune proximité ne met quiconque à l’abri de la rigueur républicaine. »

Trois jours plus tôt, un autre limogeage avait étonné les Guinéens. Le magistrat Algassimou Diallo, avocat général près la Cour suprême, avait été suspendu par le ministre de la Justice Ibrahima Sory II Tounkara pour « manquement à ses obligations statutaires ». Cette sanction serait liée à une conversation privée avec l’opposant en exil Cellou Dalein Diallo, avec lequel il aurait partagé des propos à caractère ethnique. Aucune confirmation officielle, mais deux jours plus tard, Algassimou Diallo a été révoqué par le Conseil supérieur de la magistrature et frappé d’une interdiction de sortie du territoire. Or, l’homme n’est pas n’importe qui. En 2022, il avait magistralement porté l’accusation comme procureur de la République dans le spectaculaire procès du massacre du 28 septembre 2009. Toutes ces évictions renforcent l’impression d’une grande instabilité gouvernementale.

Départ en fanfare

D’autant qu’en Guinée, l’été a été très agité. Au début du mois d’août, Mamadi Doumbouya décide de partir en vacances en Grèce en famille, prétextant un repos bien mérité. Avant de s’envoler le 3 août, il convoque l’ensemble du gouvernement ainsi que le corps diplomatique accrédité à Conakry pour assister à son départ à l’aéroport, une pratique de vieux dictateur d’un autre temps, peu appréciée par les diplomates et largement moquée sur les réseaux sociaux.

Retour en trombe

Le lendemain de son départ, l’armée juge bon de publier un communiqué réaffirmant solennellement sa loyauté au président, un geste qui en dit long sur la nervosité ambiante et sur les tensions dans l’appareil sécuritaire censé le protéger.

En effet, des rivalités traversent les Forces spéciales, cette même unité qui a porté Mamadi Doumbouya au pouvoir en 2021 et sur laquelle il continue de s’appuyer pour le conserver. Deux figures se font face : le général Mouctar Kaba, alias « Spartacus » et le commandant Moriba Keïta, alias « Kilo », chef de la compagnie « Cobra Noire ». Pendant le voyage du Président, des rumeurs ont circulé selon lesquelles le premier aurait fait arrêter le second. C’est dans ce climat que Mamadi Doumbouya est rentré précipitamment, onze jours seulement après son départ. Dès son arrivée, il a promu Spartacus au commandement des opérations spéciales, manière de reconnaître qu’il n’y avait pas de fumée sans feu. Et s’il fallait une preuve supplémentaire des craintes que nourrit le président guinéen vis-à-vis de l’appareil sécuritaire, le 24 août, il a fait publier un décret radiant d’un trait d’un plume 171 militaires de l’armée.

Un sommet de la CEDEAO agité

En juillet, c’est lors du sommet de la CEDEAO à Freetown qu’il avait créé la stupeur. C’était sa première participation à une réunion de l’organisation sous-régionale depuis la réintégration de la Guinée après le coup d’État de septembre 2021. Ses homologues n’ont pas été déçus. Selon Africa Intelligence, le président guinéen, dont l’état de santé inquiète, y serait apparu « particulièrement agité », « suscitant la perplexité de certains de ses interlocuteurs ». Il aurait également interrompu à deux reprises le président en exercice Julius Maada Bio pendant le huis clos des chefs d’État, avant qu’un rappel à l’ordre de Bassirou Diomaye Faye ne mette fin à la séquence. Sa sortie médiatique qui a suivi, très critique envers la politique de sanctions de la CEDEAO vis-à-vis des pays de l’AES, a accentué le malaise.

Quelques jours plus tard, son brutal revirement sur l’éco a encore plus agacé ses pairs. Il a ainsi pris de court Alassane Ouattara, qui tient à ce projet depuis 2019, et avait obtenu des assurances de Conakry sur sa participation. Toujours selon Africa Intelligence, la relation entre les deux Présidents serait désormais jugée, dans l’entourage ivoirien, particulièrement imprévisible.

Une autre question reste, pour l’instant, ouverte : celle de ses liens avec Paris. Emmanuel Macron a toujours discrètement soutenu Mamadi Doumbouya. Mais l’invitation officielle remise par un émissaire du président français en avril 2026 pour une visite officielle en France n’est toujours pas à l’agenda. Un signal de plus ?