Le récit captivant du second mandat de Donald Trump

02/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans Regime Change, deux journalistes du « New York Times » retracent les premiers mois du second mandat du président américain, soulignant les ruptures et les bouleversements que sa pratique du pouvoir a entraînés. Maggie Haberman et Jonathan Swan décrivent dans leur récit captivant une seconde présidence Trump gouvernée par la rivalité, l’humiliation et le chaos. On pense à la série « The Office » qui décrivait voici quelques années la vie quotidienne d’employés d’une société fictive en Pennsylvanie sous la férule despotique d’un patron déjanté Robert California. Seul souci, la comédie managériale qui se joue à Washington engage désormais la première puissance mondiale et ses institutions démocratiques, .

Un président ordinaire cherche à établir des lignes d’autorité claires et à s’assurer que le cabinet travaille contre les problèmes du pays plutôt que contre lui-même. Trump semble tenir une telle harmonie pour suspecte. Si deux conseillers s’accordent, en introduire un troisième. Si trois s’accordent, dire en privé à l’un que les deux autres complotent contre lui. Si la paix éclate par accident, nommer un nouveau tsar.

Trump semble estimer que la stabilité limite son influence alors que la rivalité l’accroît. Un conseiller qui sait où il se tient finira peut-être par développer ses propres idées. Un conseiller qui ne sait jamais où il se tient demeure attentif, docile et perpétuellement disponible pour une nouvelle salve d’éloges publics suivie d’une humiliation privée.

Le chaos comme méthode de gouvernement

Viennent ensuite les rivalités, qui ressemblent parfois moins à des désaccords entre hauts responsables qu’à des combats de lever de rideau organisés pour l’amusement de l’homme placé au centre. Bessent et Lutnick auraient éclaté en une dispute furieuse en présence de Trump, Bessent traitant Lutnick d’idiot pendant que le président regardait. La plupart des dirigeants verraient dans deux hauts responsables se hurlant dessus la preuve d’un effondrement du management. Trump semble y avoir vu une valeur de divertissement. Dans la plupart des administrations, les divergences de politique produisent des réunions. Dans celle-ci, les réunions produisent parfois des combats en cage, et l’arbitre paraît plus intéressé par le score que par le rétablissement de l’ordre.

L’affrontement entre Musk et Bessent est plus révélateur encore. Lorsque Trump apprit qu’Elon Musk et le secrétaire au Trésor avaient failli, dit-on, en venir aux mains, la réaction présidentielle normale aurait pu être l’incrédulité ou la colère. La réaction rapportée de Trump fut plus simple : « Qui a gagné ? » Le problème n’était pas que la machine du gouvernement eût sombré dans les bousculades et les insultes. Le problème était qu’un affrontement avait eu lieu, et que les affrontements exigent des vainqueurs. La première économie et la première puissance militaire du monde étaient dirigées par une administration dont le chef accueillait une bagarre presque physique entre hauts responsables comme s’il attendait les nouvelles d’un ring de boxe.

La lutte de succession entre Marco Rubio et J. D. Vance relève de la même école de management. Lors d’un dîner à la Maison-Blanche, Trump aurait abordé la question de 2028 et demandé aux personnes présentes de choisir entre les deux hommes, transformant la présidence future en un vote à main levée et les deux hommes en concurrents d’un jeu télévisé improvisé. Imaginez avoir gravi le mât graisseux de la politique américaine, survécu aux élections, aux auditions de confirmation, aux dîners de donateurs et à des années d’humiliation publique, pour découvrir que votre carrière est devenue une participation du public au moment du dessert. Aucun des deux hommes ne se disputait seulement la présidence ce soir-là. Ils se disputaient le privilège de continuer à se disputer les faveurs de Trump. Aucun ne se voit accorder de certitude, car dès l’instant où un subordonné croit sa position assurée, il peut commencer à développer une identité indépendante. Mieux vaut garder les deux hommes tournant autour du bureau, souriant avec prudence et se demandant ce qui s’est dit après leur départ.

Le parallèle avec Robert California dans « The Office »

On ne peur s’empêcher de penser à Robert California, le héros la série de « The Office », qui rêgnait sur les bureaux fictifs de Dunder Mifflin, l’entreprise de papier en difficulté de Scranton en Pennsylvanie. Pour ceux dont le souvenir de ce récit hilarant s’est estompé, ce patron énigmatique parvint, par le verbe, à prendre la tête de l’entreprise, puis la gouverna d’une manière qui laissait tout son entourage à la fois impressionné, désorienté et vaguement menacé. Piètre gestionnaire mais habile manipulateur, ce clone de Trump maintenait ses subordonnés dans l’insécurité, encourageait les rivalités, humiliait les gens par jeu, changeait d’avis sans jamais l’admettre et poussait chacun à rivaliser pour le privilège d’interpréter sa dernière déclaration. Tant que le bureau demeurait suffisamment chaotique, personne n’avait le temps de remarquer que le dirigeant n’accomplissait pas grand-chose.

Robert California parlait comme si Aristote l’avait désigné porte-parole de la civilisation. Trump s’est bâti une mythologie semblable : chaque accord est le plus grand, chaque foule sans précédent, chaque discours historique. L’échec appartient toujours à un conseiller déloyal, à un journaliste malhonnête ou à quelqu’un qui a mal compris des instructions qui n’ont peut-être jamais existé. La certitude d’hier peut contredire celle d’aujourd’hui parce que les faits ne sont que des figurants et que Trump occupe la tête d’affiche. L’affirmation n’a pas besoin d’être vraie pourvu qu’elle soit assez bruyante et aussitôt suivie d’une autre plus grande. Le temps que la réalité dépose une objection, la représentation suivante est déjà en cours.

C’est là que la comparaison cesse d’être amusante. The Office était drôle parce que Dunder Mifflin vendait du papier à la télévision. Quand Kevin renversait son chili, personne ne perdait mille milliards de dollars. Quand Dwight se proclamait directeur par intérim, l’OTAN restait intacte et nul ne déclenchait une nouvelle guerre sans fin. Quand Robert California transformait la salle de réunion en laboratoire de guerre psychologique, la pire conséquence était un ego meurtri de plus dans une industrie moribonde.

Quand la comédie entre dans la Situation Room

La comparaison devient inquiétante dans la Situation Room. Depuis des générations, ce centre névralgique sans fenêtres incarne les responsabilités les plus graves de la présidence : guerres dirigées, libérations d’otages approuvées, décisions de vie ou de mort pesées avec une discipline extraordinaire. Or Regime Change laisse entendre que même ce sanctuaire a été happé par la culture de la performance de l’administration. Au lieu de la stratégie, la pièce devient le théâtre de discussions feutrées sur les dossiers Epstein, sur la manière de contenir les retombées et sur celui qu’il faut jeter en pâture. Dès lors que la salle de réunion devient la métaphore qui régit la Situation Room, la plaisanterie est terminée.

Les États-Unis ne sont pas l’entreprise de papier moribonde de Scranton de « The Office ». Ils sont la première puissance économique et militaire du monde, le pilier d’alliances, de marchés et d’un ordre international qui ne saurait se gouverner par des tests de loyauté, des rivalités, des humiliations et des concours improvisés. Pourtant, Regime Change laisse une question dérangeante : Trump est-il en train de transformer les États-Unis en un nouveau Dunder Mifflin, une entreprise jadis redoutable consumée par les jeux internes, prisonnière d’un modèle vieillissant et dirigée par un homme qui prend la confusion de tous les autres pour la preuve de son propre génie ?

C’est une chose que Robert California prenne la tête d’une entreprise de papier en faillite. C’en est une tout autre que de lui confier le Bureau ovale.