Burkina Faso/ France : après trois ans de crise, la rupture

30/06/2026 – La redaction de Mondafrique

En annonçant la rupture de ses relations diplomatiques avec la France, Ouagadougou a franchi un seuil inédit dans la dégradation de ses rapports avec Paris. Si les tensions s’accumulaient depuis plusieurs années, la séquence ouverte par les déclarations de l’eurodéputé français Christophe Gomart et la résolution adoptée par le Parlement européen ont joué un rôle déterminant.

Par la rédaction de Mondafrique

Un geste diplomatique exceptionnel

Le Burkina Faso a officiellement annoncé, vendredi 26 juin, la rupture de ses relations diplomatiques avec la France. Dans un communiqué lu à la télévision nationale, le gouvernement estime que « les conditions indispensables à la promotion de relations fondées sur le respect mutuel, la confiance réciproque, le respect du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures et de la souveraineté nationale ne sont pas réunies ». Le texte accuse également Paris d’un « activisme incessant » contre les intérêts du Burkina Faso, de soutenir des « réseaux subversifs » et même d’apporter son concours à des groupes terroristes.

La réaction française n’a pas tardé. Paris a dénoncé une décision « hostile et sans fondement » tout en indiquant étudier les conséquences de cette situation.

L’annonce constitue un geste diplomatique rare. Ni lors de la grave crise qui a opposé Bamako et Paris en 2022, après l’expulsion de l’ambassadeur de France et le départ de l’opération Barkhane, ni lors de la confrontation entre la France et le Niger après le coup d’État du 26 juillet 2023, ces États n’avaient franchi le pas d’une rupture officielle des relations diplomatiques. En décidant de rompre formellement avec Paris, Ouagadougou se distingue donc de ses deux partenaires de l’Alliance des États du Sahel.

Une dégradation progressive

La décision burkinabè ne surgit toutefois pas de nulle part. Dès janvier 2023, les autorités avaient obtenu le départ de l’ambassadeur de France Luc Hallade. Rappelé à Paris pour consultations le 26 janvier, il n’a jamais été remplacé. Depuis lors, les relations entre les deux pays fonctionnaient déjà sans ambassadeur.

Cette dégradation s’est également traduite par une réduction progressive de la présence médiatique française. RFI a été suspendue en décembre 2022, suivie de France 24 en mars 2023. Les correspondantes du Monde et de Libération ont été expulsées quelques jours plus tard. LCI, Jeune Afrique puis TV5 Monde ont ensuite fait l’objet de suspensions ou de restrictions. Pour les autorités burkinabè, ces mesures relevaient de la défense de la souveraineté nationale face à ce qu’elles qualifient de « propagande néocoloniale ».

De Gomart à la rupture

La séquence qui a conduit à la rupture débute le 17 juin avec l’intervention de l’eurodéputé français Christophe Gomart devant le Parlement européen. Ancien responsable militaire français, ancien directeur du renseignement militaire, ce général a dirigé le commandement des opérations spéciales (COS) au moment de l’intervention en Libye en 2011. Un épisode dont les pays du Sahel estiment aujourd’hui encore qu’il est à l’origine d’une grande partie du chaos sécuritaire qui frappe la région. Il a par la suite dirigé l’opération Serval au Mali en 2013. Lors du débat consacré au Burkina Faso, Christophe Gomart a dressé un constat particulièrement sévère de la situation au Burkina Faso qui « sombre dans le chaos » et est devenu « un sanctuaire pour les groupes islamistes terroristes et la criminalité organisée ».

Dans la foulée, le Parlement européen a adopté une résolution sur « la répression persistante de l’espace civique et des libertés fondamentales au Burkina Faso ». Le texte condamne notamment les atteintes aux libertés publiques, les restrictions visant la presse et la société civile, les arrestations arbitraires ainsi que les disparitions forcées. Il exprime également son inquiétude face à l’influence croissante de la Russie dans le pays.

La réaction de Ouagadougou a été immédiate. Le ministre des Affaires étrangères, Karamoko Jean-Marie Traoré a convoqué le représentant de l’Union européenne et a fustigé des propos « grossiers », « mensongers » et « néocolonialistes ». Dans plusieurs notes adressées aux institutions européennes, le gouvernement a exigé le retrait pur et simple de la résolution, considérée comme fondée sur des informations « tronquées » et constituant une ingérence dans les affaires intérieures du pays.

Le 25 juin, dans une nouvelle note adressée à la délégation de l’Union européenne à Ouagadougou, le Burkina Faso a réitéré sa demande et avertit que le Parlement européen porterait « toute la responsabilité de la détérioration durable » des relations avec les institutions européennes s’il refusait de retirer le texte.

Une diplomatie à géométrie variable

Si les critiques formulées dans la résolution du Parlement européen sont documentées, il n’en reste pas moins que l’Union européenne adopte des positions différentes selon les pays. Le texte consacré au Burkina Faso figure d’ailleurs dans le même ensemble de résolutions que celui visant le Bélarus et le Nicaragua, deux pays connus pour leurs liens avec la Russie et la Chine.

En revanche, Bruxelles se fait très discrète voir muette envers d’autres États pourtant accusés de restrictions comparables des libertés publiques, à commencer par la Guinée de Mamadi Doumbouya. L’UE refuse toujours de suspendre l’accord d’association avec Israël, malgré la guerre à Gaza, en Cisjordanie et le mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale contre Benyamin Netanyahou. De quoi alimenter, à Ouagadougou comme dans beaucoup d’autres capitales africaines, le sentiment de deux poids, deux mesures.

L’Union européenne se tire une nouvelle balle dans le pied

Une question revient depuis l’annonce de la rupture : pourquoi le Burkina Faso rompt-il avec la France alors que la crise est née d’une résolution du Parlement européen ? La réponse est d’abord juridique. Les relations diplomatiques sont régies par la Convention de Vienne et s’établissent entre États souverains. Or l’Union européenne n’est pas un État. Un gouvernement peut convoquer un représentant européen, suspendre certains programmes de coopération ou dégrader ses relations politiques avec Bruxelles. En revanche, la rupture formelle des relations diplomatiques ne peut concerner qu’un autre État. De plus, les autorités burkinabè considèrent que les déclarations de Christophe Gomart ont joué un rôle central dans l’adoption de la résolution.

Il n’en reste pas moins que cette rupture constitue une nouvelle difficulté pour une Union européenne qui peine, depuis des années, à définir une stratégie cohérente au Sahel. Ironie de l’histoire, l’envoyé de l’UE, João Cravinho en mission à Ouagadougou au même moment, a vu tous ses rendez-vous annulés. En avril dernier, le Portugais admettait, avec beaucoup d’humilité, que l’UE avait échouée dans son dialogue avec les États du Sahel, mais qu’elle tentait de jeter des ponts avec eux pour regagner la crédibilité perdue face à la Russie. À force de multiplier les condamnations, hier le Niger, aujourd’hui le Burkina Faso, Bruxelles ne jette plus des ponts mais se coupe les routes et se tire une nouvelle fois une balle dans le pied. Affaire d’habitude !