Libye : un accord de dernière minute pour tenter de faire plier l’ONU

23/06/2026 – La rédaction de Mondafrique

À la veille d’une session décisive du Conseil de sécurité sur le dossier libyen, l’émissaire Hanna Tetteh, qui dirige la Mission d’appui des Nations unies pour la Libye, a été prise de court par une manœuvre politique d’ampleur. Les présidents des trois institutions libyennes – Mohammed el-Menfi (Conseil présidentiel), Aguila Salah (Chambre des représentants, qui siège à Tripoli) et Mohamed Takala (Haut Conseil d’État, basé à Benghazi) – ont dévoilé une « feuille de route » nationale fixant au 17 février 2027 la date butoir des élections générales.

Par la rédaction de Mondafrique

Ce calendrier, qui n’a rien du hasard, vise à couper l’herbe sous le pied des conclusions du dialogue structurel patronné par la Mission, tout en constituant une réponse implicite à l’initiative américaine portée par Massad Boulos, le conseiller de Donald Trump, et soutenue par le Commandement général de l’armée libyenne. Entre ces trois scenarios concurrents, Tripoli semble désormais engagé dans une course contre la montre, tandis que la communauté internationale redoute un retour à la case départ.

Un accord local contre le « partage du pouvoir »

Les trois signataires – Aguila Salah, Mohamed Takala et le Conseil présidentiel – ont paraphé un document qui se veut le plus contraignant depuis des années. Il ne se contente pas d’imposer un horizon électoral (le 17 février 2027) ; il tente de trancher les contentieux les plus sensibles. Le texte entérine les lois issues du comité « 6+6 » (groupe de travail juridique chargé de finaliser les lois électorales et composé de 6 membres de la Chambre des représentants et de 6 du Haut Conseil d’État) comme seule référence valide, excluant toute autre solution issue de la « table ronde restreinte » ou du dialogue structurel concernant la révision des lois électorales. Par ailleurs, il stipule que tout changement aux postes souverains devra désormais se faire strictement dans le cadre de l’accord de Bouznika entre les deux chambres, clause lue comme une tentative de soustraire ce dossier aux chantages internes et internationaux.

Mais ce qui frappe surtout, c’est ce que la feuille de route passe sous silence : elle n’évoque aucun remaniement de l’exécutif (gouvernement et Conseil présidentiel) durant la période de transition. Ce vide revient, de facto, à enterrer le volet central de l’initiative de Massad Boulos, qui repose précisément sur un rééquilibrage du pouvoir entre l’est et l’ouest. En agissant ainsi, les trois présidences se posent en garantes de la légitimité des institutions en place, face à ce qu’elles présentent comme des « ingérences extérieures » visant à recycler indéfiniment la crise.

Huis clos tendu au Conseil de sécurité

Des sources informées du déroulement de la séance à huis clos du Conseil de sécurité, qui s’est tenue le 18 juin 2026, font état d’une prise de position particulièrement ferme de Mme Tetteh. Celle-ci a exprimé de profondes réserves, jugeant que le moment choisi pour cette annonce n’était pas anodin et qu’il relevait d’une « tentative de maintenir le statu quo » et d’une opposition frontale au dialogue restreint (dit « 4+4 ») qu’elle supervise.

Dans une rare révélation sur les dynamiques internes de la réunion, il est rapporté que l’émissaire, visant implicitement les présidents des deux chambres, a qualifié les signataires de l’accord d’« obstructionnistes ». Elle a martelé que les désaccords sur les lois électorales demeuraient entiers et qu’organiser un scrutin avant leur résolution serait « vain ». Elle a même haussé le ton, avertissant que la persistance du blocage pourrait la contraindre à activer l’article 64 de l’accord politique comme solution de substitution pour contourner les institutions paralysées, et ce malgré sa volonté affichée d’éviter cette extrémité.

S’agissant du dialogue structurel, Mme Tetteh a reconnu l’existence d’un large consensus sur la plupart des volets, à l’exception de celui de la gouvernance, où une minorité a tenté, selon elle, « d’imposer sa vision ». Elle a toutefois relativisé l’impact de ces dissensions, en rappelant que les recommandations issues de ce dialogue n’ont pas de force juridique contraignante et que la Mission disposera d’un mois pour les examiner avant de les soumettre au Conseil.

Soutien international à la Mission, mais malaise américain

L’analyse des interventions des États membres lors de la session à huis clos fait apparaître un front uni des grandes puissances – Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Danemark – en faveur des efforts de la Mission et du mécanisme du dialogue restreint, considéré comme la pierre angulaire de tout règlement durable. Moscou a demandé des éclaircissements sur les modalités d’adoption des recommandations ; Londres s’est enquise des prochaines étapes ; Paris a condamné les récentes manifestations devant le siège de la Mission liées à la montée des tensions et à des campagnes de haine contre les migrants, tout en saluant l’objectif électoral. Copenhague, pour sa part, s’est montrée la plus critique envers l’accord surprise des trois présidences, insistant sur la nécessité de concentrer le soutien international exclusivement sur le cadre onusien.

Parallèlement, un communiqué du Commandement général de l’armée libyenne dirigé par Khalifa Haftar est venu ajouter une couche supplémentaire à la crise. Se félicitant officiellement de l’initiative américaine de Massad Boulos, qu’il qualifie de « clé manquante pour une solution pacifique », l’homme fort de l’est se dit prêt à négocier directement ses modalités, à condition d’un appui clair des États-Unis et de la communauté internationale.

Ce positionnement, en totale contradiction avec la feuille de route des trois présidences qui ignore toute révision de l’exécutif, acte la fracture interne entre ceux qui parient sur l’unification des institutions existantes via le format « 6+6 », et ceux qui misent sur une redistribution des cartes du pouvoir sous l’égide de Washington.

Trois feuilles de route et une défiance chronique

Ce que traverse la Libye aujourd’hui ne se résume pas à un simple désaccord sur des textes électoraux ; il s’agit, selon de nombreux observateurs, d’une lutte existentielle pour la mainmise sur l’initiative politique. Tandis que les trois présidences tentent d’imposer un « fait accompli » souverain pour endiguer une internationalisation jugée excessive, la Mission onusienne s’accroche à son dialogue structurel, brandissant la menace de l’article 64. Dans le même temps, Washington, par l’intermédiaire de son conseiller, avance une proposition parallèle adoubée par l’appareil militaire de l’est. Au cœur de cet imbroglio, la rue libyenne, devant le spectacle de tous ces conseils qui ont depuis longtemps dépassé les mandats légaux, reste spectatrice, une fois de plus déçue par les promesses jamais tenues de la transition démocratique.

Le mois à venir pourrait être décisif, non pas pour savoir quel chemin l’emportera, mais pour déterminer si la Libye s’achemine vers une véritable accalmie ou si elle s’apprête à plonger dans une nouvelle phase de chaos institutionnel. La volonté locale parviendra-t-elle à briser la paralysie de la décision internationale ? Ou l’initiative américaine, forte d’un éventuel appui de la Mission, finira-t-elle par s’imposer ? Entre ces deux hypothèses, la réalité brutale des chiffres, révélée par le dialogue structurel, apparaît plus crue que jamais, et interpelle bien au-delà des seules chancelleries.