Christine Razanamahasoa, ancienne ministre des Affaires étrangères (25 octobre 2025-9 mars 2026) vient d’être désignée au poste de « Sherpa national auprès de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) » dans un contexte national délicat.
Par Daniel Sainte-Roche
Le recours à un « vétéran de la politique » a été vivement critiqué par la Gen Z qui réclame une plus grande visibilité des jeunes dans l’appareil politico-administratif de la Refondation. En outre, cette nomination survient à un moment où l’aura de la France auprès d’une partie de la société malgache ne cesse de pâlir, alors que la présence russe, sous l’impulsion d’un lobbying très efficace, commence à prendre forme dans divers domaines (culturel, militaire et économique, avec, notamment, le projet de réhabilitation du chantier naval de Diego Suarez).
Marque de confiance
Cooptée par le Président de la Refondation de la République, Christine Razanamahasoa est ainsi devenue la représentante personnelle du chef de l’État dans les travées de l’espace francophone. Il s’agit ici d’un grand signe de confiance dans la mesure où le « sherpa » assumera une fonction stratégique nécessitant le traitement des dossiers les plus sensibles, pouvant dépasser le cadre strict de la francophonie et s’étendre aux questions relatives aux relations franco-malgaches.
En choisissant une « apparatchik » ayant occupé depuis 2009 diverses fonctions dans les hautes sphères de l’État, la junte militaire a voulu miser sur l’atout que constitue l’expérience politique de l’ancienne ministre des Affaires étrangères, qui fut aussi ministre de la Justice (2009-2013), députée (2014) et présidente de l’Assemblée nationale (2019-2024).
Pour rappel, Christine Razanamahasoa s’était attirée la sympathie du public en octobre 2023 lors de la cérémonie d’ouverture de la deuxième session ordinaire de l’Assemblée nationale. Alors présidente de l’institution, elle avait sévèrement critiqué l’organisation des élections présidentielles du 16 novembre en fustigeant « le non-respect de la loi et de la Constitution » par le régime Rajoelina (dont elle-même faisait partie en tant que chef d’institution). Elle avait, en outre, dénoncé la partialité de la Haute Cour Constitutionnelle et réclamé la mise en place d’une nouvelle Commission électorale, ainsi que le remplacement du Premier ministre et du gouvernement. Une partie de l’opinion publique avait alors espéré qu’elle donnerait un coup d’arrêt au processus, et ce d’autant plus que le soutien de la Communauté des églises et de la société civile lui était acquise. Mais la déception a été immense de la finalement reculer, laissant penser que la fronde contre le régime Rajoelina n’était, en réalité, que simple rodomontade.
Déficit de légitimité
Cet épisode a porté sévèrement atteinte à l’image de Christine Razanamahasoa. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ne fasse pas l’unanimité. Des activistes de la Gen Z (qui ont peur de s’exprimer à visage découvert après les récentes arrestations dont certains de leurs camarades ont fait l’objet) notent que le pays dispose de nombreux jeunes cadres formés à Madagascar ou dans de prestigieuses écoles et universités internationales pouvant apporter une expertise pointue dans des domaines variés. Le recours à une « dinosaure politique » passe très mal : « S’obstiner à faire du recyclage dans la conduite des affaires de l’État est contre-productif et éloigne le pays de son objectif de Refondation. On ne peut pas faire du neuf avec du vieux », disent-ils en substance.
Par ailleurs, un fonctionnaire issu du corps des agents diplomatiques et consulaires conteste le qualificatif de « diplomate chevronnée » que la junte militaire prétend accoler au nouveau sherpa.Pour lui, le passage éclair effectué par Christine Razanamahasoa à la tête du ministère des Affaires étrangères ne lui confère pas le statut de diplomate. Sur le plan de la compétence, il estime qu’il aurait été plus judicieux de nommer un professionnel qui maitrise le dossier de la francophonie. Et d’affirmer que le seul fait d’arme de Christine Razanamasoa fut une brève incursion dans la diplomatie parlementaire avec sa participation au sommet des 24 présidentes d’Assemblée, à Paris, en mars 2024, en sa qualité de présidente du parlement malgache.
Une image de « pro-française »
C’est précisément ce passage à Paris les 6 et 7 mars 2024 qui a permis à Christine Razanamahasoa d’entamer des contacts au plus haut niveau avec les autorités françaises et de se forger par la suite une image de « personnalité-clé » dans les relations franco-malgaches. Reçue, à l’époque, par le président Emmanuel Macron, avec les autres 23 présidentes d’Assemblée, elle voulut s’attirer les bonnes grâces des autorités françaises en dénonçant dans un message vidéo du 11 mars 2024 la mise en stand-by par le régime Rajoelina des deux grands projets hydroélectriques de Volobe et Sahofika, dans lesquels des entreprises françaises avaient investi (au sein de la Compagnie générale d’hydroélectricité de Volobe CHGV et du Consortium Neho).
Cette déclaration n’était évidemment pas du goût de Andry Rajoelina et Christine Razanamahasoa fut alors exclue du parti peu après son retour à Madagascar, entrainant dans la foulée sa destitution de la présidence de l’Assemblée nationale. Un revers de fortune qui lui permettra, un peu plus tard, de figurer parmi les « héros » du coup d’État d’octobre 2025, parmi lesquels beaucoup d’anciens compagnons de route d’Andry Rajoelina qui, sentant le vent tourner, ont pris en marche le train de la Refondation.
Après son entrée dans le gouvernement putschiste, Christine Razanamahasoa a défendu becs et ongles ces fameux projets hydroélectriques. Les résultats ont été immédiats : la junte militaire a érigé les projets Volobe et Sahofika en chantiers prioritaires. La nomination de Christine Razanamahasoa en tant que « Sherpa national auprès de l’OIF » n’est donc pas une surprise, car placer sur l’échiquier une personnalité dévouée à la France constitue un signal fort du jeu d’équilibre entre les puissances que prônent les autorités transitoires.
On attend justement du « sherpa » un talent d’équilibriste. Proche parente de l’affairiste Koufali Daya et alliée politique du russophile Siteny Randrianasoloniaiko (le président de l’Assemblée Nationale), Christine Razanamahasoa devra démontrer ses capacités à défendre l’intérêt du plus grand nombre face aux différents intérêts économiques particuliers.
Préserver les intérêts économiques des « réseaux »
Il est de notoriété publique que la francophonie ne se limite pas aux volets institutionnel et culturel et qu’à Madagascar, l’OIF a mis en place une stratégie économique élaborée avec l’assemblée parlementaire de la francophonie, le Forum Francophone des Affaires et les investisseurs. L’enjeu est énorme car l’économie malgache est dominée par des entrepreneurs issus de la minorité indo-pakistanaise, dont la majorité des membres possède la nationalité française. Tenant compte de ce postulat, l’OIF a taillé ses programmes en ciblant trois secteurs prioritaires : l’agro-industrie, les services et l’énergie verte.
A cet égard, Christine Razanamahasoa agira comme en terrain conquis car elle pourra mettre à profit ses relations de parenté avec l’affairiste indo-malgache Koufaly Daya, dont les interventions en faveur des réseaux karana ne sont plus un secret. Et cerise sur le gâteau, l’ancienne ministre des Affaires étrangères pourra, en même temps, s’assurer les faveurs des oligarchies économiques, gages de la longévité politique à Madagascar. Même Siteny Randrianasoloniaiko l’a d’ailleurs bien compris en prenant publiquement la défense des Karana lors d’un discours à Mahajanga (ouest) le 26 mai dernier.
C’est dire que les attentes sont multiples. L’espoir est que la nomination d’un sherpa auprès de l’OIF puisse apporter un nouveau souffle aux relations franco-malgaches, et maintenir un équilibre face aux prétentions russes. Car si, en Afrique, la Russie évite de s’engager à reconstruire ou à porter des projets de développement, elle préconise une tout autre démarche à Madagascar : mettre en avant une offre qui répond aux besoins prioritaires des Malgaches. Ainsi en est-il de la proposition de conversion de la dette malgache en investissements dans les infrastructures, l’agriculture et les services publics, propos généralement accompagné d’un discours de respect de la souveraineté.
Les francophiles ne perdent pas espoir
Les francophiles ne perdent pas tout autant espoir. « La Russie dispose d’une capacité de nuisance non négligeable dans les manœuvres subversives anti occidentales », reconnait Jean-Louis Chan, un cadre originaire de Tamatave (grand port de l’est). Mais elle est desservie par une image négative due à ses échecs passés, lointains ou récents. En face, l’ancrage de la francophonie est solide, et le lien historique avec le mouvement francophone très fort. En effet, c’est à Tananarive que furent ébauchés les contours de la Francophonie contemporaine avec la naissance, en février 1965, de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), ancêtre de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). L’Assemblée nationale de Madagascar est membre de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) depuis 1967. Le pays fut membre fondateur de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) en 1970. Et c’est encore à Tananarive que, le 23 novembre 2005, fut adoptée définitivement la charte de l’OIF.
Le couple franco-malgache s’apparente donc à un vieux ménage, assure Jean Louis Chan.« Pour sauver les meubles, il faut un jour ou l’autre songer à des concessions réciproques », résume-t-il. La principale pomme de discorde entre les deux pays concerne aujourd’hui les îles dites « éparses », occupées par la France en dépit des résolutions de l’ONU de 1979 et 1980 demandant une réintégration de ces territoires à Madagascar. « Christine Razanamasoa gagnera en crédibilité aux yeux de l’opinion publique si elle montre son courage pour déposer sur la table de l’OIF des questions politiques épineuses comme le retour des Îles Éparses sous la souveraineté malgache ».
