Nouvelles menaces venues du Tchad contre le pétrole du Niger

27/05/2026 – Nathalie Prevost

De nouvelles menaces contre les installations pétrolières du Niger se sont annoncées ces dernières semaines. En provenance du Tchad, dont le dirigeant a ouvert officiellement les hostilités contre son voisin, avec, dit-on, l’appui de Paris.

Par Nathalie Prévost

On se souvient que peu après le renversement de Mohamed Bazoum, dans un moment de grande tension politique, plusieurs groupes politico-militaires étaient nés avec pour ambition de le réinstaller au pouvoir ou de faire tomber son tombeur, le général Abdourahamane Tiani. À l’exception du groupe créé par l’ancien chef rebelle touareg Rhissa Ag Boula, qui n’a finalement jamais agi sur le terrain, les autres structures recrutaient parmi les Toubous. Ces éleveurs nomades sahariens évoluent sur les régions frontalières du Niger, du Tchad, du Soudan et de la Libye. Agadem, le site d’extraction du pétrole exploité par la China National Petroleum Company (CNPC), est situé dans leur zone d’influence traditionnelle, à l’est au Niger.

Le plus notable de ces groupes était dirigé par Mahmoud Sallah, un Nigérien replié en Libye. Mais Mahmoud Sallah s’est fait interpeller dans ce pays par les forces du général Haftar à la suite d’un différend politico-commercial avec Saddam Haftar. Certains parlent d’une rivalité apparue dans le trafic, d’autres d’un rapprochement alors esquissé par Sallah avec Saïf el-Islam. Depuis, on ignore tout du sort de Sallah.

D’autres groupes actifs avant 2026 semblaient surtout vouloir exercer une pression sur les autorités pour sécuriser leurs activités criminelles autour de la frontière nigéro-libyenne, très stratégique pour le passage de la drogue, des migrants et de marchandises légales ou non.

L’oléoduc part du bassin d’Agadem et aboutit au port de Semé, au Bénin.

Kaka Déby en soutien actif officiel

Ces derniers temps, alors que la relation entre le Tchad et le Niger était plutôt bonne après le coup d’État, la situation s’est dégradée. Kaka Déby a rétabli sa coopération militaire avec la France, dans un contexte de forte pression sécuritaire sur son pays, notamment à cause de la guerre au Soudan voisin. Il a officiellement déclaré au Premier ministre Lamine Zeine, dont il est pourtant très proche, qu’il allait armer des groupes militaires hostiles contre Niamey, lui reprochant de ne pas avoir chassé du territoire nigérien « les assassins » de son père, Idriss Déby, tué lors d’une offensive du Front pour l’Alternance et la Concorde (FACT) en avril 2021.

Le FACT recrute en milieu toubou et est basé dans une zone frontalière reculée entre le Niger et le Tchad. Cette installation est ancienne et il est vrai que les autorités nigériennes issues du coup d’État n’ont pas délogé les combattants du FACT de leur sanctuaire. Leurs tentatives d’infiltration de ce groupe par des leaders locaux, pour affaiblir les rebelles hostiles au Niger, n’ont pas davantage abouti favorablement pour N’Djamena puisqu’elles ont plutôt contribué à renforcer le FACT. Beaucoup de Toubous combattant au FACT appartiennent au clan Teda (Dazaga/Goran en arabe), tandis que le groupe qui évolue au sud de cette zone appartient au clan Daza.

Carte linguistique du Niger

Le 10 février 2026, un ex-lieutenant de Mahmoud Sallah, Moussa Kounaï, originaire du même clan Teda que lui dans la zone de N’Gourti, attaque avec une dizaine de véhicules une position de la CNPC à Djibeilla, dans le bloc d’Agadem. Kounaï commande désormais le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ). L’armée nigérienne, informée de l’opération, le repousse et prend en chasse les assaillants qui se replient « en débandade », écrit le communiqué du ministère de la Défense, « en direction du Tchad d’où ils sont venus ». Selon ce même communiqué, ils abandonnent dans leur fuite des matériels et équipements militaires ainsi que des corps.

Des dynamiques touboues compliquées

En réalité, Kounaï, bien que subventionné par N’Djamena (il aurait reçu 11 véhicules et un milliard de francs CFA, appui dont les autorités nigériennes soupçonnent la France d’être le bailleur), ne parvient pas à s’acquitter de la mission pour laquelle il a été payé. Ancien des FARS du célèbre Barka Wardougou dans les années 1990, Kounaï est resté par la suite un trafiquant de petite envergure, a indiqué une source de Mondafrique qui le connaît. Et il peine à trouver des combattants. Lors de l’attaque de février, il a dû recruter des mercenaires soudanais car les Toubous qui faisaient partie de ses rangs ont déserté, refusant de servir contre le FACT.

Depuis, le Tchad a changé de stratégie. Le 20 mai, un nouveau groupe s’est annoncé : le « Mouvement pour l’autonomie du Manga », disant s’inspirer du Front de libération de l’Azawad malien. Ce groupe est formé d’un noyau dur recruté dans la communauté Daza et non plus Teda (le clan de la région d’extraction du pétrole).

Abidjan dans la boucle

Depuis deux ou trois mois, a expliqué à Mondafrique une source très influente localement, des jeunes Dazas du Niger ont été acheminés au Tchad via Abidjan, après avoir rejoint la capitale ivoirienne par par la route à partir de Cotonou.  «On leur a carrément fait croire qu’il faut chercher l’autonomie du Manga. » Le Manga est un ancien royaume kanouri, situé entre Gouré et Mainé-Soroa, bordé au sud par la rivière Komadougou qui fait frontière avec le Nigeria et au nord par la zone de N’Guigmi.

Souleymane Sinni, le chef du MAM.

Les principaux acteurs du groupe, qui ont rejoint N’Djamena en avion, sont des Toubous Daza et « des anciens partisans de Bazoum. » (La circonscription du président renversé était Tesker, une zone désertique de la région de Zinder peuplée surtout par des nomades arabes et toubous. Plusieurs toubous figurent parmi ses proches collaborateurs.) Le visage affiché par le nouveau mouvement est celui du jeune Souleymane Sinni, un ancien trafiquant nigérien dont le village est situé à la frontière tchadienne. Dans sa vidéo, où on aperçoit un pick-up blanc et quelques combattants, Sinni s’exprime en haussa, en kanouri et en boudouma, les trois langues le plus parlées à Diffa, la capitale de la région orientale du Niger, ce qui semble attester d’une volonté de recruter au-delà de la communauté toubou. Le Manga était dominé par les Kanouris, peuplé, dans sa partie désertique, par les éleveurs de dromadaires toubous et arabes et bordé, au nord, par les éleveurs de bovins peuls.

Le rapprochement de ce groupe, comme avant lui de celui du Touareg Rhissa Ag Boula, avec le mouvement indépendantiste malien actuellement allié aux djihadistes du JNIM contre Bamako, est une source supplémentaire de soupçon d’un soutien occidental et français à ces mouvements de déstabilisation du Niger, visé au cœur de ses ressources stratégiques. Kaka Déby aurait accepté de jouer les intermédiaires en échange d’un soutien financier et militaire de la France et le contentieux qu’il invoque serait, en réalité, un prétexte pour ménager son amour-propre.