Israël à la croisée des urnes (5/5) : les partis arabes, « faiseurs de rois » aux élections

16/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

À dix jours du scrutin, aucun bloc ne semble en mesure de réunir seul une majorité à la Knesset. Dans ce jeu électoral incertain, les partis arabes israéliens pourraient devenir indispensables à la formation d’un gouvernement anti-Netanyahou, au prix d’un équilibre politique particulièrement fragile. Cinquième et dernier volet de notre série.

À une dizaine de jours du scrutin du 27 octobre, une seule chose semble certaine : aucun des deux camps, ni celui du Premier ministre sortant Benjamin Netanyahou ni celui de l’opposition, n’est capable d’obtenir la majorité absolue des 61 sièges permettant de former un gouvernement. À tel point que la plupart des sondages envisagent même un blocage institutionnel. Dans cette perspective, les deux partis arabes israéliens en lice pourraient se retrouver en position de « faiseurs de rois », une situation pour le moins paradoxale, une de plus !, dans un État hébreu de plus en plus polarisé entre majorité juive et minorité arabe palestinienne (20 % de la population)…

À l’évidence, il est hors de question pour ces formations de soutenir une coalition formée par les partis d’un gouvernement sortant responsable de la politique d’anéantissement de Gaza et de la poursuite violente de la colonisation en Cisjordanie. Les leaders arabes se sont cependant d’ores et déjà prononcés en faveur d’un soutien potentiel à toute coalition anti-Netanyahou. Avec un bémol : ce soutien devrait se matérialiser « de l’extérieur », c’est-à-dire que les députés arabes appuieront un gouvernement sans participation ministérielle dans le nouveau cabinet.

Des partis arabes en position d’arbitres

Youssef Jabareen, chef de la « Liste unifiée », l’une des deux formations arabes en lice, a en tout cas annoncé son appui au camp des opposants, indiquant qu’il était prêt à entamer des négociations avec les responsables des partis anti-Netanyahou, nouvelle preuve que ces élections vont décidément constituer une sorte de référendum pour ou contre l’actuel Premier ministre. Ce soutien est cependant assorti d’avertissements : pas question pour ces partis palestiniens d’Israël d’aller voter des budgets dévolus à la guerre à Gaza et au Liban ou permettant de financer des « implantations » de colons juifs en Cisjordanie… Pas de « chèque en blanc », donc, à l’éventuel « tombeur » de Netanyahou-l’épouvantail…

Jabareen s’est voulu déterminé : « Après les élections, nous imposerons nos conditions à toute constellation politique en Israël » ; il a ajouté : « Nous disposons d’une totale liberté d’action, sans aucune limite, pour remplacer le gouvernement Netanyahou, et nous utiliserons tous les moyens à notre disposition. » Rappelons au passage que ce politicien madré peut se targuer d’un itinéraire singulier : il est le président de l’une des trois composantes de cette Liste unifiée, le parti Hadash, qui est une formation judéo-arabe, son pilier étant originellement le Parti communiste, seule formation binationale de l’État hébreu.

L’autre formation arabe s’appelle la « Liste arabe unie ». Elle est dirigée par Mansour Abbas, un ancien ministre à l’idéologie plutôt islamo-conservatrice même si, encore un autre paradoxe du paysage politique israélien, sa liste a accueilli fin août un candidat juif, Yoav Segalitz… Cet ex-policier et ancien ministre de la Sécurité publique, évidemment le seul Juif d’une coalition de partis arabes, a fait de la protection de la minorité palestinienne d’Israël son cheval de bataille.

Le rival le plus dangereux de Netanyahou, l’ancien chef d’état-major de l’armée Gadi Eisenkot, est tout particulièrement concerné par cette perspective de l’indispensable soutien politique arabe : s’il est l’homme qui a inventé le concept de réponse militaire disproportionnée dans le contexte des opérations anti-Hezbollah au Liban, ce centriste en politique n’est hostile ni à l’égalité citoyenne entre Juifs et Arabes ni à la coopération avec les formations palestiniennes d’Israël. Mais à certaines conditions, et ce n’est pas gagné, que lesdits partis arabes reconnaissent notamment Israël comme État juif et démocratique.

Les deux « ligues » sont bien sûr opposées au concept d’« Israël État juif ». Les autres préconditions d’Eisenkot à toute collaboration avec elles incluent en outre la reconnaissance par les partis arabes que le Hamas est une organisation terroriste et l’acceptation du principe de l’obligation pour tous du service militaire. Pour l’instant, les Palestiniens israéliens en sont exemptés, un passe-droit dont ne bénéficient pas les minorités druzes et circassiennes (arabophones) qui, elles, doivent intégrer Tsahal pour deux ans et huit mois.

La Cour suprême au cœur du jeu électoral

Preuve de l’importance des partis arabes dans le jeu politique, le gouvernement Netanyahou s’était efforcé, avant les élections, d’empêcher ces formations de présenter des candidats. Saisie fin septembre par des membres de la coalition sortante, la Commission électorale centrale avait ainsi voté l’invalidation des deux partis, sous prétexte qu’une loi interdit la participation d’un parti niant Israël en tant qu’« État juif ». Mais la Cour suprême a autorisé, le 2 octobre, la Ligue unifiée et la Ligue arabe unie à se présenter, annulant ainsi ipso facto la disqualification annoncée par la Commission électorale. Un coup d’épée dans l’eau pour Netanyahou et consorts.

La décision de la Cour suprême était cependant attendue et n’a pris personne par surprise, car cette instance invalide souvent de telles exigences, considérées comme trop « radicales ». Ce qui faisait récemment dire au Times of Israel que, « pour les experts de la politique israélienne, le fait que des projets radicaux échouent souvent, mais pas toujours, semble témoigner de l’existence d’une sorte de système immunitaire démocratique en Israël ». Le résultat de cette élection cruciale permettra de savoir si oui ou non cette « immunité » lui survivra.