À la tribune de l’ONU, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine a accusé l’Ukraine de participer à la déstabilisation du Sahel. Que recouvrent ces accusations ? Entre opérations clandestines, société privée et communication, les pièces du puzzle ukrainien dans la région s’accumulent depuis plus d’un an et dessinent une présence aux contours encore flous.
Par Maïssata Koné-Dubois
Le 25 septembre, à New York, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine a directement mis en cause la France et l’Ukraine. « La déstabilisation perfide du Sahel par la France, avec la complicité active de l’Ukraine, est aujourd’hui documentée », a-t-il affirmé. Lamine Zeine est allé plus loin : selon lui, des groupes agissant comme des « proxys » de la France, « appuyés par l’Ukraine » et deux autres pays qu’il n’a pas nommés, sont positionnés aux frontières du Niger, avec pour objectif de s’en prendre à des positions militaires et aux installations pétrolières du pays.
Des accusations précises, mais qui n’ont été accompagnées d’aucune preuve. Elles interviennent néanmoins après beaucoup d’autres informations, témoignages et investigations dessinant un faisceau d’indices sur la présence ukrainienne au Sahel. La dernière pièce en date est une enquête publiée par CNN en mai dernier.
Société militaire privée recrute mercenaires
Mais depuis, un nouvel élément est apparu. Trois jours avant le discours de Lamine Zeine, Georges Malbrunot a posté sur X une étrange offre d’emploi : une société privée recherchait un spécialiste de la reconnaissance et du ciblage pour une mission de deux mois dans la zone « nord Ghana/sud Burkina Faso ». Salaire : 360 dollars par jour. Le candidat devait parler français et russe et identifier des cibles parmi des « forces expéditionnaires étrangères hostiles » et des groupes armés. Quelques heures plus tard, le journaliste du Figaro supprimait son post et, selon le site i-Sahel, l’annonce sur le portail de la société s’était elle aussi envolée. Il est vrai qu’il est rare que ces appels d’offre soient rendus publics. D’habitude, ils circulent dans des circuits plus fermés comme les messageries Telegram.
La société qui, au passage, se serait bien passée d’une telle publicité, se nomme Fjärrstridsgrupp Alfa (FSG-A). Cette petite structure suédoise spécialisée dans les drones et le renseignement est adossée juridiquement à une société enregistrée en Bulgarie. Mais son histoire ramène directement à l’Ukraine. Selon CipherWatch, un site spécialisé dans le suivi des sociétés militaires privées, certains de ses membres ont servi au GUR, le renseignement militaire ukrainien, ainsi que dans les forces spéciales et les troupes aéroportées, avant de rejoindre FSG-A. Le groupe revendique cet héritage tout en affirmant n’être pas soumis à l’autorité de Kiev.
La symbolique choisie par FSG-A ne laisse toutefois aucun doute sur l’adversaire désigné. Son emblème africain reprend celui d’Africa Corps, le casque et l’écu d’Alexandre Nevski, héros militaire de la Russie médiévale, mais les représente fracassés. Certains de ses membres affirment avoir combattu Wagner en Ukraine. Le groupe désigne désormais l’Afrique comme son principal théâtre d’opérations et affirme y mener des missions de surveillance, de renseignement et de lutte anti drones destinées notamment à « protéger les intérêts occidentaux ». Mais qui commande et finance ces missions ? Pour l’instant, le mystère reste épais… FSG-A ne communique pas sur ses donneurs d’ordre.
Le savoir-faire ukrainien s’exporte
Au Mali, les liens sont désormais plus clairement établis. En octobre 2025, interviewé par l’AFP, Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du Front de libération de l’Azawad (FLA), groupe armé principalement touareg, reconnaissait que certains de ses membres étaient partis en Ukraine recevoir une formation spécialisée dans l’emploi des drones FPV. De retour au pays, ces combattants avaient à leur tour formé leurs camarades.
Mais depuis, le paysage des alliances a changé. Au printemps 2025, après plusieurs mois de négociations, le FLA s’est rapproché du JNIM, la branche sahélienne d’Al-Qaïda. Une proximité qui pose inévitablement la question de la circulation du savoir-faire en drones.
C’est précisément ce phénomène que suit le Policy Center for the New South, qui documente depuis plusieurs années la progression spectaculaire de l’usage des drones par les groupes armés au Sahel. Ses travaux montrent notamment que le FLA a été l’un des premiers à développer ces capacités et le think tank de s’interroger sur leur diffusion vers le JNIM à la faveur des opérations conjointes et des mouvements de combattants entre les deux organisations. En effet, le JNIM a, depuis, considérablement renforcé son arsenal et ses compétences en matière de drones. Certaines technologies utilisées sur le théâtre ukrainien sont désormais employées par les groupes djihadistes.
Des drones plus sophistiqués, des attaques plus meurtrières
Dans une étude publiée en juillet 2026, le Policy Center décrit ce saut technologique réalisé par les groupes armés du Sahel : de simples drones commerciaux utilisés à leurs débuts, certains disposent désormais de drones FPV et même d’appareils à fibre optique, capables de déjouer le brouillage des fréquences radio.
La bataille de Dioura, au Mali, le 10 septembre dernier, en fournit une illustration. Selon des informations de Mondafrique, le JNIM a utilisé un drone filaire, relié à son opérateur par un câble de fibre optique. Une technologie dont l’usage s’est massivement développé sur le front ukrainien, d’abord du côté russe, avant d’être à son tour largement adoptée par Kiev. Les FAMA et leurs alliés de l’Africa Corps ont été surpris par son utilisation et par l’inefficacité de leurs moyens de brouillage, ce qui contribue à expliquer le bilan particulièrement meurtrier de l’attaque. Citant une source diplomatique, Reuters fait état de 120 à 130 morts et de plus d’une centaine de prisonniers. Le JNIM a, de son côté, revendiqué la mort de 150 militaires. L’armée malienne a reconnu des pertes sans communiquer de bilan.
La bataille de la communication
Reste une question : quelle est l’ampleur réelle de l’engagement ukrainien au Sahel ? CNN affirme qu’une quinzaine de spécialistes ukrainiens sont déployés au Mali auprès du FLA, où ils assureraient formation et soutien opérationnel. Pourtant, selon des sources de Mondafrique, leur présence physique dans le nord du pays n’est pas attestée. Elle n’est d’ailleurs pas indispensable : l’un des opérateurs interrogés par CNN explique lui-même coordonner à distance des missions de drones, via Internet et par radio.
Plus troublant, une source du renseignement militaire ukrainien affirme également à CNN que des hommes venus du Burkina Faso, du Niger et du Tchad se seraient rendus au Mali pour être formés aux drones par des soldats ukrainiens. L’article ne précise pas leur identité. Impossible d’imaginer des militaires burkinabè ou nigériens, dont les pays appartiennent à l’Alliance des États du Sahel et qui coopèrent étroitement avec Moscou, se faire former par des Ukrainiens engagés aux côtés du FLA. Qui sont alors ces hommes ? Des djihadistes ? Dans le cas du Tchad, la même question se pose.
Sans remettre en cause l’enquête de CNN, les Ukrainiens qui témoignent peuvent aussi avoir intérêt à mettre en avant, voire à surévaluer, l’étendue de leur action. La guerre se mène aussi sur le terrain de la communication. Tout récemment, Kyrylo Budanov, ancien patron du GUR désormais à la tête de l’administration présidentielle, a publié sur les réseaux sociaux plusieurs photographies censées illustrer les opérations du renseignement ukrainien en Afrique. L’une d’elles montre un officier ukrainien aux côtés d’hommes armés dans un environnement sahélien, sans que sa localisation exacte puisse être établie. Une manière de soigner l’image de l’Ukraine et de vendre sa capacité d’action bien au-delà de ses frontières.
Car l’enjeu est à la fois politique et commercial : afficher sa capacité à poursuivre Moscou jusqu’en Afrique renforce l’image de puissance que veut projeter l’Ukraine, tout en offrant une vitrine à une expertise militaire désormais monnayable. Dans les zones grises du Sahel, il reste difficile de mesurer précisément l’engagement ukrainien. Les guerres diffusent toujours bien au-delà de leurs frontières les armes, les techniques et les savoir-faire qu’elles ont fait émerger. Dans le domaine des drones, l’affrontement russo-ukrainien aura sans aucun doute changé la nature des conflits en cours et à venir.
