Le Sahel piégé par le maréchal Haftar

29/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Depuis début août 2026, une vague inédite de libérations d’otages et de prisonniers a été observée au Sahel. Parmi les nombreux médiateurs qui s’en attribuent le mérite : le clan du maréchal libyen Khalifa Haftar. Si pour ces otages et leurs familles, cette liberté retrouvée est une excellente nouvelle, le retour en force de cet acteur libyen dans la région l’est beaucoup moins.

Par Leslie Varenne

Un mois d’août pas comme les autres

Août 2026 restera dans les mémoires de nombreux prisonniers et otages comme une date synonyme de liberté. Le 13 août, 82 militaires maliens détenus par le Front de Libération de l’Azawad (FLA) ont été rendus aux autorités de Bamako. Ces libérations ont été obtenues grâce à l’intervention de plusieurs médiateurs : l’ancien ministre burkinabè Djibrill Bassolé, le président congolais Denis Sassou Nguesso, avec le Togo et l’Algérie en toile de fond. Il n’est toutefois pas possible de déterminer précisément le rôle de chacun.

D’autres ont suivi. Les 13 et 14 août, une soixantaine de civils retenus par le JNIM ont retrouvé leurs familles. Le 16 août, six soldats blessés ont été transférés par le FLA de Kidal à Gao grâce à l’appui du CICR. Le 23 août, une vingtaine de militaires ont encore été libérés par le FLA à Anéfis en échange de huit personnes liées à ce groupe armé. Ici, il semble que la médiation ait été effectuée par Faure Gnassingbé, le président togolais. D’autres libérations devraient advenir dans les jours à venir.

Que des États africains s’impliquent est en soi une bonne nouvelle. L’entregent du Congo-Brazzaville, qui n’a ni intérêt politique, ni sécuritaire ou économique dans la zone et qui n’appartient pas à la communauté ouest-africaine avec laquelle les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) sont en froid, fait sens. C’est une médiation neutre. En revanche, l’implication du camp Haftar n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes.

Un narcotrafiquant pour intermédiaire

Les autorités de l’Est libyen ont reconnu leur rôle dans deux libérations distinctes : celle de l’Américain Kevin Rideout, pilote et missionnaire évangélique enlevé le 21 octobre 2025 au Niger puis transféré au Mali et celle de deux mercenaires russes du groupe Wagner, détenus depuis plus de deux ans par le FLA.

Officiellement, l’Armée nationale libyenne (ANL) se targue d’avoir monté des opérations de forces spéciales pour arracher ces otages des griffes de leurs geôliers. En réalité, il n’en est rien : les trois libérations ont été négociées.

Concernant l’otage américain, l’intermédiaire clé n’est autre que Chérif Ould Tahar, un Arabe malien surnommé « l’El Chapo du Sahel » pour ses hauts faits d’armes dans les trafics en tout genre. Les rapports d’experts de l’ONU l’ont décrit comme l’un des barons de la cocaïne et du haschich dans la région. Il a été cité dans la célèbre affaire « Air Cocaïne » en 2009 et comme financier du groupe djihadiste Mujao en 2012. Il a fait l’objet d’un mandat d’arrêt international malien pour trafic de drogue, mandat levé en 2015 dans le cadre du processus de paix. C’est donc cet homme qui a négocié avec les commandants de l’État islamique retenant Kevin Rideout avant de le transférer dans la nuit du 13 au 14 août à Benghazi, fief des Haftar.

Quant au montant de la rançon réellement versée, personne n’est en capacité de citer un chiffre précis ; une fourchette de 12 à 20 millions d’euros est évoquée. Quoi qu’il en soit, c’est une somme très importante qui se retrouve dans les poches de l’État islamique. Les États-Unis, trop heureux de la libération de leur compatriote n’ont, bien entendu, rien trouvé à redire ni sur la qualité de l’intermédiaire, ni sur l’argent remis à un mouvement terroriste.

Bamako et Niamey court-circuités

Concernant les deux mercenaires de Wagner, le scénario est similaire. Les deux hommes faits prisonniers par le FLA lors de la bataille de Tinzaouatène, dans le nord du Mali, en juillet 2024, ont été libérés le 20 août 2026. Ils ont été transférés directement à Benghazi, des photos les montrent amaigris posant devant un portrait de Khalifa Haftar. Dans ce cas, Saddam Haftar, le successeur désigné pour être le futur maître de l’est libyen en remplaçant de son père malade, a négocié directement avec le FLA.

Il ne s’est, au passage, pas embarrassé avec les usages diplomatiques. Selon des sources sécuritaires maliennes et nigériennes, ni les autorités de Bamako, sur le territoire desquelles se trouvaient Rideout et les deux mercenaires de Wagner, ni celles de Niamey, dont le pays a forcément été traversé par les prisonniers et l’otage pour rejoindre la Libye, n’ont été informées des tractations et des libérations. Cette manière de procéder n’est possible que parce que le clan Haftar n’est pas un État : c’est une entité armée qui contrôle une partie de la Libye sans légitimité internationale et donc sans redevabilité.

Quant à la rançon, les chiffres les plus abracadabrantesques circulent : jusqu’à 58 millions d’euros et 5 millions de munitions auraient été versés. Les canaux Telegram russes, eux, affirment que Moscou n’a rien déboursé. Vrai ou faux ? Dans le cas de Rideout, les Américains sont connus pour ne jamais payer de rançon, mais il n’est pas impossible que de riches églises évangéliques aient financé la libération du missionnaire. Dans les deux affaires, il n’est pas exclu non plus que ce soit le clan Haftar lui-même qui ait payé et donné des armes, histoire de réussir son exploit afin de s’attirer à la fois les bonnes grâces des États-Unis et de la Russie. C’est d’ailleurs ce que semble suggérer le site Libya Observer qui écrit : «  des sources proches des négociations révèlent que les opérations spéciales n’étaient guère plus que des versements de rançons massivement financées. (…) Le camp Haftar a discrètement sorti son chéquier, achetant la liberté des otages pour s’attirer les faveurs de puissances internationales. »

Le loup dans la bergerie

Au fond, quelques dizaines de millions de dollars pour une publicité à l’échelle internationale, avec services rendus à deux membres du Conseil de sécurité, ce n’est pas si cher payé. Cela reste une bonne opération pour les Haftar père et fils, surtout au moment où leur image d’hommes forts est fragilisée en Libye : l’assassinat, le 10 août, du général Fawzi al-Mansouri, chef du renseignement militaire de l’ANL, dans un attentat à Benghazi, puis les tensions apparues parmi les habitants de la ville, rappellent que l’est du pays est loin d’être le havre de stabilité que le clan prétend incarner.

Au Sahel, le retour d’un acteur libyen est tout sauf une bonne opération. Les réseaux sur lesquels s’appuie Saddam Haftar sont précisément ceux qui entretiennent depuis des décennies la circulation de combattants et de trafiquants, comme le montre d’ailleurs la proximité entre Chérif Ould Tahar et Saddam Haftar. Les communautés touarègues passent d’un territoire à l’autre, au gré des alliances et des rapports de force. En Libye, des Touaregs d’origine malienne ou nigérienne ont ainsi été recrutés ou cooptés dans les structures armées libyennes des deux camps, tandis que des groupes armés maliens utilisent les routes du sud pour leur logistique. La nomination à la tête de la 173e brigade de commandos à Oubari d’Ighlas Mohamed, d’origine malienne, illustre cette imbrication entre les forces de Haftar et les réseaux transsahariens.

Dès lors, voir ce camp s’imposer comme intermédiaire au Mali ou au Niger revient moins à faire entrer un acteur extérieur dans la crise qu’à réintroduire le loup dans la bergerie. Après avoir court-circuité les autorités maliennes et nigériennes dans les négociations ; après avoir payé des rançons dont une partie pourrait avoir bénéficié à un groupe terroriste ; après avoir transformé ces libérations en opération de communication internationale, le piège Haftar serait de confondre capacité à négocier et à payer avec capacité à stabiliser.

L’histoire récente devrait inciter à la prudence : en 2011, l’effondrement du régime libyen avait contribué à la dispersion massive d’armes et de combattants vers le Sahel, avec les conséquences que l’on connaît. Réintroduire aujourd’hui un acteur libyen armé au cœur de ces réseaux, c’est prendre le risque de creuser une plaie encore ouverte.