Maroc, le leader islamiste Abdelilah Benkirane cherche à prendre sa revanche

16/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

À une semaine des législatives du 23 septembre 2026, Abdelilah Benkirane a promis à Oujda de contribuer à « sauver le Maroc avant l’inconnu » en faisant du scrutin la revanche du « blocage » de 2016. Un discours qui gagne la bataille du diagnostic et da la crédibilité éthique et qui n’est pas rassuré de gagner celle des urnes.

Place Bab Sidi Abdelouahab, au pied des remparts d’Oujda, la foule scande « Le peuple veut Benkirane de nouveau ! ». Au fond, une poignée de jeunes réplique : « Benkirane, repose-toi ! ». Tout est dit. À 72 ans, le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) n’est candidat nulle part. Il fait pourtant campagne comme s’il jouait sa vie politique. « Ce n’est pas la première fois que je viens chez vous. C’est peut-être la dernière. »

Cinq ans après la déroute de 2021, qui a fait tomber le parti conservateur de 125 à 13 sièges, le PJD tente son retour dans un pays secoué. La majorité sortante se déchire en pleine campagne. La jeunesse a crié sa colère dans la rue avec GenZ 212 à l’automne 2025, puis des dizaines de milliers de Marocains se sont jetés à la mer vers Ceuta les 30 et 31 juillet 2026. C’est à ce pays que Benkirane parle.  

Il commence par retourner le chahut. Ceux qui ne peuvent vous battre « ni par l’argument ni par la politique » envoient des gamins semer le trouble. Cette « petite minorité » est « peut-être payée » : « Qu’elle aille toucher son salaire et nous laisse tranquilles. » L’accusation fait mouche et prépare la suite. Puis il dramatise : « Ce que je vais vous dire est difficile et dangereux. Nous avons une seule chance. Si nous la perdons, ce sera cinq ans, dix ans, Dieu seul sait. » Le vote cesse d’être un choix de gestion. Il devient un sauvetage.  

2026, LA REVANCHE DE 2016

Benkirane déroule ensuite le récit des origines : un mouvement fondé sur « le Livre et la Sunna », entré en politique « quand les portes se sont fermées » ; une ascension patiente de 9 sièges en 1997 à 125 en 2016 ; des Marocains qui « ont découvert une catégorie politique qui leur ressemble ». « Nous n’étions pas des génies de la politique, mais nous avions l’intention. » La sincérité face à la technicité : tout Benkirane est là.  

L’idée neuve tient en une phrase : « Cette année 2026, il faut que vous la reliiez à 2016. » Cette année-là, les urnes lui avaient donné 125 sièges, et une coalition de partis avait décrété qu’elle « ne gouvernerait pas avec Benkirane ». Le blocage l’avait écarté au profit de Saad Eddine El Othmani. Pour lui, le Maroc « a perdu dix ans ». Voter en 2026, c’est donc reprendre la voix confisquée de 2016.  

Suit le réquisitoire : « Depuis 2021, cinq ans de supplice, de supplice, de supplice. » Benkirane ressort ses dossiers fétiches : les carburants et la sanction des distributeurs par le Conseil de la concurrence, les subventions à l’importation de moutons captées par les intermédiaires, les fraqchiya, et les médicaments. Surtout, il retourne contre la majorité les mots de l’un des siens. Fouzi Lekjaa, ex-ministre du Budget passé au PAM, avait raillé le RNI d’Aziz Akhannouch : 280 milliards de dirhams « cramés pour rien » en cinq ans. « Cela veut dire que vous êtes un gouvernement qui a échoué. » Puis, à l’adresse de Lekjaa : « Tu étais dans le football, reste dans le football. » Quand les alliés d’hier s’accusent entre eux, l’opposant n’a plus qu’à ramasser les aveux.  

Contre le PAM, le ton change. Benkirane ne parle plus d’échec mais de nature : un parti « venu avec les calamités dès le premier jour », qui a « rassemblé des corrompus et des trafiquants de drogue » et « voulait nous dominer ». « De quelle authenticité et de quelle modernité parlezvous, alors que vos gens sont en prison ? » À Oujda, la pique porte loin. En juin 2026, Abdenbi Bioui, ancien président PAM de la région de l’Oriental, a été condamné à douze ans de prison dans l’affaire de l’« Escobar du Sahara ». Benkirane ne le nomme pas. Il n’en a pas besoin.  

Le PAM est aussi, dans sa bouche, le parti des « relations consensuelles », dont la dépénalisation est portée par Abdellatif Ouahbi, ancien chef du parti devenu ministre de la Justice. Benkirane met en scène la fille qui présente à son père un homme en disant « c’est mon homme », sans contrat ni mariage. « Nous vivons avec notre religion depuis quatorze siècles. » Ce registre mobilise la base conservatrice. Il éloigne aussi une partie de la jeunesse urbaine.  

LE GOUVERNEMENT COMPTABLE

Le passage le plus audacieux touche à Ceuta, un sujet que la classe politique évite. « Comment accepter que soixante à soixante-dix mille Marocains, surtout des jeunes, quittent leur pays ? » Le chiffre correspond aux traversées de deux jours, pas à une statistique d’émigration, mais le coup porte. Et il aggrave : cela s’est passé le jour de la fête du Trône, près des célébrations royales. « À cette heure-là, tout le gouvernement aurait dû démissionner, et quitter la politique. »

Il invoque son propre précédent. Quand des enseignants stagiaires avaient été matraqués près d’Agadir sous son gouvernement, il était venu, raconte-t-il, dire au Parlement qu’il n’était pas au courant « mais que le responsable, c’était lui ». « Quand tu entres à la présidence du gouvernement, tu es le premier responsable de tout ce qui arrive dans le pays. » Pas question de s’abriter derrière le roi : « Sa Majesté est au-dessus de nos têtes. » Et à ceux qui voudraient l’effrayer au nom du Palais : « Qu’est-ce qui vous amène entre moi et Sa Majesté ? »

Le mouvement est habile. Benkirane se proclame « partisan de l’État » et rappelle que le roi et le PJD ont évité au Maroc « l’inconnu » en 2011. Mais il sépare nettement la monarchie, hors du jeu, et le gouvernement, qui doit rendre des comptes. C’est la lettre de la Constitution de 2011, retournée contre ceux qui gouvernent.  

LA HONTE ET LE CRIME

Autre séquence forte, l’argent électoral. Benkirane refuse de mépriser le pauvre qui vend sa voix : il s’adresse à sa dignité. Celui qui prend 200 ou 300 dirhams « doit avoir honte ». Il a « vendu l’avenir de ses enfants, l’avenir de son pays, peut-être son indépendance ». Mais c’est l’acheteur qu’il accable : « Celui qui paie est un criminel. Il ne gagnera pas 200 dirhams, il gagnera des milliards sur ton dos. » Même logique contre l’abstention : « Si tu ne t’occupes pas de la politique, c’est elle qui s’occupera de toi. » Pour un parti qui vit du vote d’opinion urbain, ces deux phrases valent plus qu’un programme.   

De programme en effet, il n’y en a pas. Le PJD a publié 467 mesures, et Benkirane n’en cite presque aucune.

Le candidat charismatique des islamistes délègue les choix programmatiques aux candidats de son parti et surtout à son second l’ancien ministre des finances Idriss Ezami, il promet seulement que les choses seront « ma’qoul », raisonnables. En face, le RNI défend « l’État social » et promet un million d’emplois et un SMIG à 5 000 dirhams. Le PAM aligne vingt engagements chiffrés à 350 milliards de dirhams. L’Istiqlal de Nizar Baraka mise sur la sobriété : famille, vie chère, conflits d’intérêts. Trois partis parlent chiffres, Benkirane parle récit. Dans une campagne où tout le monde promet le même million d’emplois, le récit se distingue. Il a compris que les marocains ont besoin aujourd’hui de moral et de confiance plus ce que de chiffres froids !  

Le discours regarde aussi en arrière. Les années El Othmani sont expédiées sous le mot pudique d’« erreurs » : loi-cadre sur les langues d’enseignement, cannabis, reprise des relations avec Israël. Benkirane tonne contre les pétroliers alors que ses détracteurs disent que c’c’est son gouvernement qui a libéralisé les prix des carburants en 2015. Il demande « GenZ, c’est quoi ? » comme s’il découvrait le phénomène, avant de concéder, et c’est une première, que la classe politique « ne s’est pas occupée des jeunes ». De l’Oriental, région frontalière enclavée et minée par le chômage, il ne dit presque rien.  

Le rival le plus dangereux n’est d’ailleurs pas celui qu’il attaque. Pas un mot sur l’Istiqlal, qui partage ses trois thèmes les plus forts. Entre la lampe du PJD et la balance de l’Istiqlal, l’électeur conservateur hésitant n’a pas trouvé à Oujda de raison de trancher.  

CE QUE PÈSERA LE RÉCIT

Dans les têtes, l’effet est réel. Benkirane impose à la campagne le conflit d’intérêts, l’argent électoral et la responsabilité du gouvernement dans le désespoir des jeunes. Il change aussi la question posée aux électeurs : non plus « qui gère le mieux ? » mais « qui a les mains propres ? ». Il devrait galvaniser sa base, ramener une partie des électeurs de 2016 qui l’avaient lâché, et parler aux classes populaires conservatrices des villes. Il touchera peu les jeunes urbains, et moins encore les campagnes tenues par les notables.  

Dans les urnes, le poids sera probablement moyen. Le quotient électoral calculé sur les inscrits empêche de transformer une vague d’opinion en bloc de sièges. L’appareil militant n’a peut-être pas la puissance de 2016. Les rares sondages montrent un trio serré, Istiqlal, PAM et PJD, noyé dans l’indécision. Plusieurs analystes tablent sur 40 à 50 sièges : le PJD redeviendrait une force centrale, sans retrouver la suprématie.  

À Oujda, Benkirane a gagné la bataille du diagnostic et de l’éthique,  Il n’a peu etre pas encore gagné celle du rapport de force face aux urnes.  Le soir du 23 septembre, trois chiffres diront si son récit a pris : la participation dans les grandes villes, l’écart avec l’Istiqlal dans les quartiers conservateurs, et les bulletins nuls, refuge d’une colère sans parti. Le vieux tribun l’a reconnu luimême : il comptait « se reposer ». Ses partisans l’en ont empêché. Les électeurs, eux, n’ont pas encore dit leur mot.