À dix jours d’un scrutin décisif pour l’avenir de la démocratie au Maroc, la monarchie s’apprête à renouveler les 395 sièges de sa Chambre des représentants le 23 septembre 2026. Ces législatives interviennent dans un climat social assez tendu, marqué par l’onde de choc du mouvement de jeunesse « GenZ 212 », une inflation cumulée supérieure à 17% depuis 2021 et un désenchantement démocratique que le roi Mohammed VI a implicitement soulevé en dénonçant un développement « à deux vitesses ».
Quatre formations dominent l’offre programmatique : le Rassemblement national des indépendants (RNI), le Parti authenticité et modernité (PAM) et le Parti de l’Istiqlal — les trois piliers de la coalition sortante d’Aziz Akhannouch — face au Parti de la justice et du développement (PJD), principal parti d’opposition en quête de réhabilitation. Ce premier volet présente ces quatre offres et en dégage forces et faiblesses respectives.
Quatre offres électorales: « la dignité » revendiquée
Fait révélateur de l’air du temps, les quatre partis ont bâti leur discours autour d’un même signifiant : la dignité du citoyen. Mais chacun l’a décliné selon sa position dans le champ politique.
Le RNI, premier parti à dévoiler son programme dès juin 2026, se présente sous le slogan « Dignité et opportunités pour tous » pour la période 2026-2031. Le parti de la colombe revendique une « démocratie sociale » articulée autour de trois engagements majeurs et douze mesures concrètes : la protection du pouvoir d’achat via un « bouclier social », la modernisation des services publics et une intégration économique inclusive. Ses promesses chiffrées sont les plus explicites du champ : création d’un million d’emplois, relèvement du SMIG à 5 000 dirhams, réduction du chômage de 10,8 % à 9 %, et une enveloppe budgétaire additionnelle de 224 milliards de dirhams sur cinq ans, soit 45 milliards par an.
Le PAM, second pilier gouvernemental et parti proche du Palais, choisit un slogan paradoxalement critique — « Changer de cap » — tout en ayant gouverné. Son programme, doté d’une enveloppe affichée de 350 milliards de dirhams, s’organise autour de cinq « chartes » : pouvoir d’achat (150 milliards), insertion des jeunes (50 milliards), citoyenneté, sécurité, et croissance durable. Le PAM se veut le champion du volontarisme chiffré : exonération d’impôt des salaires inférieurs à 15 000 dirhams, plafonnement du taux marginal à 20 %, pension minimale portée à 3 000 dirhams, doublement de l’aide sociale directe de 500 à 1 000 dirhams, un million d’emplois nets et un chômage ramené à 7 % en 2031.
L’Istiqlal, dirigé par Nizar Baraka, se présente sous la bannière « Ma patrie, mon avenir » (« Watani Moustaqbali »). Le plus ancien parti du pays structure son offre autour de cinq engagements :
- protection de la famille et du système de valeurs, lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts,
- renforcement du pouvoir d’achat et de la classe moyenne, défense du service public, et souveraineté stratégique. Fidèle à l’héritage d’Allal El Fassi, il conjugue conservatisme identitaire et registre technocratique : loi sur les conflits d’intérêts, activation du principe « d’où tiens-tu cela ? », formation de 5 000 à 10 000 ingénieurs en intelligence artificielle, et exigence d’un taux d’intégration locale d’au moins 50 % dans les grands projets.
Le PJD, enfin, seul parti d’opposition du quatuor, mise tout sur le « programme de la dignité » et la « restauration de la confiance » après cinq années de traversée du désert et de d’opposition politique forte, fondée sur des idées et des dossiers. Son offre repose sur cinq axes totalisant 467 mesures : identité islamique et valeurs, réforme politique et démocratique, services publics essentiels, économie productive et souveraine, et politique étrangère. Rupture notable avec 2021 : le parti dresse les grands objectifs macroéconomiques et développe un discours centré sur le quotidien — emploi, prix, qualité des services — et fait de la lutte contre la corruption, la rente et les conflits d’intérêts son axe central.
Convergences et lignes de fracture
| Dimension | RNI | PAM | Istiqlal | PJD |
| Slogan | Dignité et opportunités pour tous | Changer de cap | Ma patrie, mon avenir | Le programme de la dignité] |
| Position | Tête de coalition sortante | Coalition sortante] | Coalition sortante | Opposition] |
| Emplois promis | 1 million | 1 million nets (chômage à 7 %) | Programmes « Tajribati » et « Afaq » | Emploi « décent », sans chiffre global |
| Pension min. | Réévaluation | 3 000 DH | Renforcement | Financement durable |
| Axe distinctif | Pouvoir d’achat, bouclier social | Fiscalité, prix, jeunesse | Souveraineté, famille, anticorruption | Anticorruption, confiance, valeurs |
La convergence thématique est frappante : les quatre partis promettent tous un million d’emplois (ou peu s’en faut), la protection du pouvoir d’achat, la réforme de la santé et de l’école publique, et l’officialisation accélérée de l’amazigh. Cette homogénéité traduit un consensus imposé par la conjoncture sociale davantage qu’une véritable différenciation idéologique.
Forces et faiblesses de chaque programme
RNI — Sa force réside dans la précision technique et le chiffrage assumé : indicateurs, échéances, cadrage budgétaire. Le parti peut aussi capitaliser sur une « réputation contractuelle » revendiquée, celle du parti qui promet ce qu’il peut financer. Sa faiblesse majeure est celle du sortant : le bilan Akhannouch est fortement contesté, avec un chômage monté à 13,3 %, une croissance restée à 3,3 % au lieu des 4 % promis, et l’échec avoué de l’objectif d’un million d’emplois sur la mandature écoulée. Promettre à nouveau ce qui n’a pas été tenu expose le RNI à un procès en crédibilité.
PAM — Sa force est la lisibilité populaire : un programme délibérément simplifié, chiffré et « vendable » sur les questions qui touchent le quotidien. Sa faiblesse tient à une contradiction structurelle : se poser en force du « changement de cap » tout en ayant coprésidé la coalition sortante, et surenchérir dans les promesses coûteuses (baisse d’impôts, pensions, aide sociale, hôpitaux) sans démontrer la soutenabilité budgétaire. Certains observateurs y voient un « relèvement du plafond des promesses électorales » à haut risque.
Istiqlal — Sa force est la cohérence doctrinale et l’ancrage territorial, notamment rural, ainsi qu’un discours anticorruption crédibilisé par des propositions institutionnelles précises. Sa faiblesse est la même ambivalence que le PAM : critiquer la rente et les conflits d’intérêts tout en étant membre du gouvernement mis en cause sur ces mêmes sujets, ce qui brouille son positionnement.
PJD — Sa force est la clarté de sa posture d’opposition et sa liberté de ton sur la corruption et les conflit d’intérêts, qui résonnent avec les frustrations exprimées par « GenZ 212 » et une large partie des couches sociales les plus défavorisées, y compris la classe moyenne. Sa faiblesse est le manque d’objectifs chiffrés, qui peut exposer le parti aux accusations de généralités de ses adversaires.
Le second volet analysera ces programmes selon quatre critères — valeur scientifique, force politique, impact communicationnel et crédibilité éthique — avant d’esquisser les scénarios de leur influence sur la mobilisation et l’intention de vote.
DEUXIÈME PARTIE — Valeur, crédibilité et scénarios du scrutin
Après avoir présenté les quatre offres et leurs forces et faiblesses, ce second volet propose une lecture critique comparée selon quatre axes d’évaluation, puis examine les scénarios d’impact sur la participation et l’intention de vote. Nous tenons ici à rappeler une évidence que l’objectivité n’interdit pas de nommer : le Maroc a besoin de réformes profondes et d’un véritable changement, et la principale ligne de clivage de ce scrutin oppose trois partis au pouvoir — RNI, PAM et Istiqlal, partenaires de la coalition Akhannouch — à un parti d’opposition, le PJD, qui pourrait recueillir la confiance des Marocains et se hisser aux premières places, voire prétendre à la primature.
Une analyse comparée selon quatre critères
| Critère | RNI | PAM | Istiqlal | PJD |
| Valeur scientifique | Élevée (chiffrage, cadrage macro | Moyenne élevée (chiffrée mais coûteuse) | Moyenne (institutionnelle, moins chiffrée) | Moyenne (peu de chiffres) |
| Force politique | Forte (tête de coalition) | Forte (appui du Palais) | Solide (ancrage territorial) | Ascendante mais bridée |
| Impact communicationnel | Bon (méthodique) | Fort (simplifié, populaire) | Moyen (classique) | Fort (émotionnel, anticorruption et crédibilité éthique) |
| Crédibilité éthique | Fragilisée par le bilan | Contradictoire (sortant qui « change ») | Ambivalente | Renforcée par la posture d’opposition et la force alternative |
Valeur scientifique. Le programme du RNI se distingue par la rigueur de son appareillage : objectifs indexés, échéances datées, enveloppe budgétaire présentée comme soutenable sans dégrader le déficit ni la croissance. Le PAM chiffre lui aussi abondamment, mais l’accumulation d’engagements coûteux — exonérations fiscales, pensions à 3 000 DH, aide sociale doublée, hôpitaux universitaires — soulève un
doute sérieux sur la cohérence financière d’ensemble. L’Istiqlal privilégie l’ingénierie institutionnelle (lois anticorruption, intégration locale, formation en IA) plus que la modélisation macroéconomique.
Le PJD, en renonçant aux cibles chiffrées dans les détails qui structuraient son programme de 2021 (croissance de 4,5 %, 160 000 emplois par an), gagne en prudence et en crédibilité politique et morale mais risque de perdre en capacité de démonstration.
Force politique. Ici, l’avantage penche du côté des sortants. Le RNI part en tête avec 102 sièges obtenus en 2021, devant le PAM (87) et l’Istiqlal (81). Le PAM bénéficie de sa proximité supposée avec le Palais, et l’Istiqlal d’un maillage territorial ancien. Le PJD, réduit de 125 à 13 sièges en 2021, dispose d’une forte dynamique de reconquête réelle mais se heurte à un mode de scrutin qui rend improbable toute majorité franche.
Impact communicationnel. Le PAM et le PJD dominent ce terrain, pour des raisons opposées : le premier par la simplicité assumée d’un programme « conçu pour être lu et compris » par le citoyen ; le second par la charge émotionnelle de son discours anticorruption, incarné par un Benkirane offensif qualifiant le gouvernement de « failli » et remettant l’affaire des 17 milliards de dirhams des hydrocarbures au centre du débat. Le RNI mise sur une communication méthodique et de terrain, l’Istiqlal sur un registre plus classique.
Crédibilité éthique. C’est le critère le plus discriminant. Les trois partis de la majorité affrontent le même paradoxe : promettre le changement après avoir gouverné cinq ans un bilan largement contesté. L’inflation cumulée a dépassé 17 %, la viande rouge a augmenté de plus de 50 % et les œufs de plus de 70 % depuis 2021, tandis qu’un sondage Afrobaromètre indiquait un taux de rejet de la performance du chef de gouvernement supérieur à 61 %. Le PJD, précisément parce qu’il était dans l’opposition active, dispose d’une crédibilité morale supérieure e matière de lutte contre la rente et les conflits d’intérêts, ainsi que de proximité avec les couches sociales les plus défavorisées, y compris la classe moyenne.
Ce climat pèse lourd. Le mouvement « GenZ 212 » a porté des revendications de santé, d’éducation, d’emploi, de lutte contre la corruption et de dignité que les partis peinent à traduire en engagements crédibles et vérifiables. La défiance des jeunes est massive : les 18-24 ans ne représentent que 4 % du corps électoral inscrit, contre 8 % en 2021, et plus de 70 % des jeunes déclarent ne pas faire confiance au processus politique. À l’inverse, les plus de 60 ans pèsent près de 29 % de l’électorat, ce qui explique en partie le tropisme des partis vers les notables.
La campagne a en outre été précédée d’une controverse sur la loi électorale, dont l’article 2 pénalise la diffusion de « rumeurs » mettant en doute l’intégrité du scrutin — un texte que ses détracteurs, dont le PJD, jugent liberticide. À cela s’ajoutent des tensions internes à la majorité, révélées par un enregistrement audio ayant fuité, opposant des cadres du RNI et du PAM autour de Fouzi Lekjaa et de violents affrontements entre ce dernier et le chef du gouvernement. La coalition sortante avance donc désunie.
Scénarios sur la mobilisation
Sur la mobilisation. Le premier enjeu, souligné par les analystes, n’est pas tant de savoir qui gagne que de savoir combien de citoyens se déplaceront. Trois scénarios se dessinent :
Abstention aggravée. Si le désenchantement l’emporte, la participation pourrait tomber sous les 50,35 % de 2021, rouvrant le débat sur la légitimité des institutions. C’est le scénario le plus redouté, alimenté par le boycott persistant de la GenZ et le mouvement conservateur « Justice et bienfaisance »
Remobilisation par le pouvoir d’achat. La centralité partagée des thèmes du quotidien (prix, salaires, emploi) peut ramener aux urnes un électorat populaire et de classe moyenne sensible aux « boucliers » sociaux promis par le RNI et le PAM.
Mobilisation protestataire. Le discours anticorruption du PJD peut convertir une partie de la colère sociale en vote-sanction contre la coalition sortante, mobilisant un électorat conservateur et déçu.
Sur l’intention de vote. Le mode de scrutin marocain, fondé sur la proportionnelle au plus fort reste et le seuil, fragmente mécaniquement la représentation et rend improbable toute majorité d’un seul parti.
Deux dynamiques structurent néanmoins l’issue :
La reconduction de la coalition reste le scénario que les analystes anticipent : ni un raz-de-marée
du RNI ni un retour spectaculaire du PJD ne constitueraient une véritable surprise. Les trois partis au pouvoir disposent des ressources financières, organisationnelles et de l’ancrage notabiliaire nécessaires pour préserver l’essentiel de leurs positions.
Un retour « respectable » du PJD, ou, dans une moindre mesure, du PPS ou du Mouvement Populaire, signalerait la vitalité d’un pluralisme géré ; une percée plus forte du PJD, portée par la lassitude à l’égard du bilan Akhannouch, pourrait propulser le parti aux premiers rangs et rouvrir la question de la primature. Ce scénario, moins probable mais non négligeable, dépendra de la capacité du PJD à transformer la protestation diffuse en votes effectifs.
Un scrutin-test pour la démocratie marocaine
Au terme de cette lecture comparée, une conclusion s’impose : les quatre programmes se ressemblent davantage qu’ils ne s’opposent sur le fond, tant la contrainte sociale a imposé un vocabulaire commun de la « dignité ». La véritable ligne de partage n’est donc pas programmatique mais politique et éthique : elle sépare trois partis comptables d’un bilan contesté d’un parti d’opposition qui incarne, aux yeux d’une partie de l’électorat, l’exigence de rupture et de probité. Le 23 septembre, les Marocains ne trancheront pas seulement entre des offres techniques ; ils diront s’ils croient encore à la capacité des urnes à produire le changement dont le pays a manifestement besoin. L’ampleur de la participation, plus que le nom du vainqueur, sera le premier verdict de cette élection.
