Madagascar : la réforme de l’État en panne de courant

14/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

« Lève-toi et va car dix-mois de junte ont dilué l’appel du 25 septembre! » C’est le credo de Herininahary Mosesy, Président de l’AOVPM (Observatoire de la Vie Publique de Madagascar). Ingénieur diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers (Paris), titulaire d’un Certificat d’Études Politiques de Sciences Po (Toulouse), et disposant de 30 ans d’expérience internationale en gestion de projets complexes dans plusieurs pays, Herininahary Mosesy livre un bilan sans complaisance de la gouvernance de l’actuel régime et donne quelques pistes pour sortir le pays des ornières.

Par Herininahary Mosesy

Herininahary Mosesy

La Refondation de la République de Madagascar patauge dans son programme depuis son avènement, le 14 octobre 2025. Elle s’est empêtrée dans les dérives et les travers du régime précédent. Les acteurs aux commandes étant, pour l’essentiel, les mêmes, et les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne s’étonnera pas de ce qui advient : la déception se mesure au nombre de promesses non tenues face aux griefs du 25 septembre 2025. Alors, agissons avant qu’il ne soit trop tard.

« Moïse, lève-toi » ou « Moussa, va » : les croyants au Dieu d’Abraham connaissent bien cette formule, un ordre venu de l’Être qu’ils aiment, pour affronter celui qui personnifie les plaies d’Égypte. De la même manière, toute proportion gardée avec le registre religieux, la Patrie que tout Malgache aime lui ordonne aujourd’hui de réagir face à ce qui, si ce n’est de la gabegie, relève à tout le moins de la pagaille. Il était temps.

Lorsqu’on parle de refondation de la République, on attend une suite d’actions structurées de reconstruction, sur des bases nouvelles, d’un système politique où la souveraineté appartient aux citoyens. Or on s’aperçoit, avec le temps, que l’on stagne. La réorganisation profonde des institutions se trouve bloquée dans une action confuse et sans progrès ; on se retrouve enlisé dans des difficultés que l’on connaît déjà que trop bien. En effet, comme prérequis absolu, la refondation devait commencer par assainir l’État, pour asseoir sa légitimité par l’appropriation citoyenne, et espérer bâtir une vision structurée, avec des actions définies avec précision et hiérarchisées, pour répondre à l’urgence et aller droit à l’efficacité. Le problème est posé.

Un mélange de mesures sociales concrètes et de crises structurelles

Dix mois après le coup d’État, le tableau général montre un mélange réel de mesures sociales concrètes et de crises structurelles non résolues. Il serait malhonnête d’ignorer les améliorations tangibles apportées par le régime actuel : les mesures chiffrées sur les salaires, les bourses et la réforme du carburant, relevées ici et là, sont vérifiables et récentes – ce n’est pas de l’invention. Mais, malheureusement, cela s’arrête là. Derrière cette vitrine coexistent une crise énergétique non résolue, une dette en hausse, une perception de la corruption qui s’est aggravée, et une instabilité institutionnelle persistante.

Face à cette situation, la restauration de l’intégrité, de la transparence et de l’efficacité, là où la gabegie, la corruption et l’improvisation ont trop longtemps régné, devient une condition sine qua non. Il faut une coordination opérationnelle de l’assainissement de l’État, fondée sur un diagnostic holistique. Elle s’appuiera sur une méthodologie et des principes de gouvernance transversaux, avec une matrice des rôles et des responsabilités, un calendrier, un mécanisme de contrôle citoyen, et des indicateurs de résultats publics. C’est seulement l’ensemble de ce dispositif qui garantira l’assainissement d’un État prêt à bâtir sur des fondations saines.

Ce qui a été fait, et ce qui reste à faire

Parmi les réalisations mises en avant par les soutiens du pouvoir figure le salaire des fonctionnaires : une hausse réelle de 14 %, effective depuis janvier 2026, la masse salariale progressant quant à elle de 26 % par rapport à 2025. Quoique modeste, le salaire minimum garanti a lui aussi connu une hausse : il atteint désormais 300 000 Ar (environ 60 €) dans le secteur privé non agricole, même si les syndicalistes soulignent que ce montant reste en deçà du seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour.

Du côté des bourses et des équipements étudiants, des hausses respectives de 20 % et de plus de 51 % ont été appliquées, avec, cerise sur le gâteau, un paiement désormais digitalisé via le Trésor. Mais cela reste faible en valeur absolue : un étudiant en L1/L2 touche 26 400 Ar par mois, soit environ 5 €. Enfin, ce qui relève désormais du souvenir : la « captation » des produits pétroliers. Là, il y a un vrai retournement, le pouvoir actuel a mis fin au système de captation de l’importation, jusqu’alors coordonnée par les distributeurs privés (TotalEnergies, Vivo Energy, Rubis/Galana, Axian/Jovena). C’est réel et très récent, mais encore étroit : seulement le gasoil des centrales, pas encore l’essence des stations. Cela ne va d’ailleurs pas sans générer des tensions avec les anciens opérateurs, à Toamasina.

Un effondrement des services publics essentiels

De l’autre côté, on constate un effondrement des services publics essentiels. Sur le volet sécurité, par exemple, la multiplication des disparitions a conduit à décréter un deuil national le 24 juillet 2026 : la situation inquiète plutôt qu’elle ne s’améliore. Et qu’en est-il de l’urgence eau-électricité ? Elle semble remise aux oubliettes, puisque la JIRAMA elle-même ne promet d’amélioration qu’à l’horizon de fin 2026. Au registre du pillage des ressources minières, le mouvement d’amélioration reste partiel, voire confidentiel, avec des lacunes persistantes dans la déclaration des bénéficiaires effectifs du secteur extractif. Bien que classée « modérée », la dette a par ailleurs continué de grimper, atteignant 51,3 % du PIB en 2025 selon le FMI.

Sur le plan institutionnel, deux Premiers ministres en moins de cinq mois, un flou persistant sur le calendrier électoral, et une suspension de l’Union africaine toujours pas levée depuis le 15 octobre 2025 : l’ensemble dessine un régime de transition chaotique.

Enfin, et c’est de loin le signal le plus net, la perte de confiance internationale est flagrante : l’indice de perception de la corruption 2025 est en recul par rapport à l’année précédente, Madagascar passant de la 140e à la 148e place sur 182 pays. Et pourtant, c’était précisément le déclencheur phare des soulèvements de la Gen Z qui ont fait tomber le gouvernement.

Six chantiers pour une vraie refondation

Madagascar sort d’une crise profonde ouverte en septembre 2025, et le pays en reste durablement marqué. Il faut structurer une action de coordination interministérielle autour de chantiers prioritaires, dont le pilotage méthodologique sera assuré par un cabinet ministériel plénipotentiaire, en lien avec les ministères sectoriels concernés.

Six chantiers seront considérés : l’urgence vitale que représentent l’eau potable et l’électricité, l’appareil d’État et la fonction publique, l’éducation politique, le secteur minier, les filières d’exportation stratégiques, et la sécurité aéroportuaire.

  1. Priorité absolue : un audit express de la JIRAMA, avec remise en service des centrales stratégiques, sécurisation de l’approvisionnement en carburant et réparation des réseaux d’eau dans les zones critiques. Des solutions transitoires, bornes-fontaines et délestages organisés, seront également mises en œuvre, dans une transparence totale sur l’état du réseau et des dettes. A la clé, des indicateurs de résultat : à 3 mois, les zones prioritaires rétablies en électricité ; à 6 mois, l’eau potable accessible dans tous les bâtiments publics.
  2. Dans la fonction publique : un audit exhaustif des effectifs réels, l’élimination des agents fantômes, la rationalisation des structures ministérielles, un moratoire sur les recrutements politiques, et la publication mensuelle des dépenses de fonctionnement de chaque ministère.
  3. Sur l’éducation politique : il s’agit avant tout d’outiller le citoyen pour qu’il ne se laisse pas instrumentaliser par des discours trompeurs, du choix entre un État unitaire décentralisé et un État fédéral. Le sujet, porté sur la place publique lors de la Concertation nationale de la jeunesse début août 2026, ravivant une opposition ancienne entre les Hautes Terres et les régions côtières plutôt qu’un débat serein sur l’efficacité de la gouvernance locale. Le risque n’est pas mince, qu’une question de méthode administrative soit détournée en question identitaire, au bénéfice de quelques entrepreneurs politiques et au détriment du peuple. L’éducation politique proposée ici consistera donc à outiller les citoyens, via les antennes régionales, pour distinguer l’enjeu réel du récit identitaire qui cherche à l’instrumentaliser ; à rappeler que ni le statut unitaire ni le statut fédéral ne garantissent à eux seuls la bonne gouvernance, celle-ci dépend d’abord de la reddition de comptes, de la transparence budgétaire et du contrôle citoyen à tous les échelons.
  4. Pour le secteur minier : un audit de tous les permis en cours, la suspension des nouveaux permis pendant la transition, la récupération des redevances impayées, et la publication intégrale des contrats et conventions minières.
  5. Pour les filières d’exportation stratégiques : un audit des circuits d’exportation (vanille, litchi, girofle, etc.), le renforcement du contrôle qualité, la protection des petits producteurs locaux, et la récupération des taxes impayées.
  6. Enfin, pour la sécurité aéroportuaire : l’audit des procédures de contrôle dans les aéroports internationaux, la rotation du personnel compromis, le renforcement technique et la coopération internationale contre les trafics.

Une méthode, pas un remède miracle

Le cabinet consacré à la Refondation s’appuiera sur une méthodologie dont les principaux alinéas sont au nombre de trois.

Une séparation claire des rôles. Le portefeuille Refondation est clairement distingué de l’Exécutif, qui demeure le garant de l’ordre et de la continuité de l’État, ainsi que de l’Assemblée chargée de la rédaction de la nouvelle Constitution, laquelle n’est pas préemptée par le calendrier de l’assainissement.

Un pilotage stratégique tripartite, associant trois légitimités complémentaires : institutionnelle (le Conseil de la transition et les ministères), morale (le FFKM), et populaire (représentants de la jeunesse et de la société civile). Ce modèle garantit qu’aucune réforme ne se fait sans les forces vives qui ont porté le mouvement de 2025.

Une justice transitionnelle, sans amnistie pour la corruption. L’assainissement ne peut être crédible sans traiter le passé : commission d’enquête sur les événements de septembre-octobre 2025, mécanisme de poursuite des détournements avérés, et aucune amnistie pour la corruption systémique ou les détournements de fonds publics prouvés. Compte tenu de la suspension de Madagascar par l’Union africaine, la durée du portefeuille Refondation doit être strictement bornée et jalonnée trimestriellement, afin de permettre une réintégration rapide dans le concert des nations. Dix-huit mois seront ainsi imposés pour traiter les audits, publier les résultats, mettre en œuvre les plans d’assainissement, et faire le bilan public. Un conseil consultatif des forces vives sera expressément chargé d’évaluer publiquement l’action du portefeuille Refondation. Trois collèges (18 à 24 membres) le constitueront : société civile et syndicats, jeunesse et associations étudiantes, secteur privé et expertise technique – avec exigence de parité et de représentativité géographique. Ses livrables : un rapport trimestriel citoyen sur chacun des secteurs surveillés, des mémorandums thématiques ad hoc en réaction aux événements critiques, et un rapport périodique de synthèse, assorti d’un tableau de bord d’indicateurs et de recommandations pour l’après-transition.

En conclusion, cet article propose une méthode et un calendrier pour assainir un État malgache marqué par la déliquescence, le pillage de ses ressources, l’effondrement des services publics essentiels, la dilapidation des deniers publics, et une perte de confiance internationale. Il ne s’agit en rien d’un remède miracle, mais d’un moyen de restaurer les conditions d’une gouvernance crédible, afin que le prochain gouvernement, issu d’élections légitimes, puisse bâtir Madagascar sur des fondations saines. Madagascar mérite mieux que le chaos et la corruption. Madagascar mérite un État digne de son peuple.