Abdelaziz Bouteflika ou la religion du pouvoir

Abdelaziz Bouteflika ou la religion du pouvoir

02/04/2019 – La redaction de Mondafrique

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Privé de parole depuis 2012, le président algérien, Abdelaziz Bouteflika vient d’annoncer, ce mardi 2 avril, qu’il démissionnait de ses fonction. Portrait d’un ambitieux

De nombreuses voix s’élèvent en privé pour dénoncer la mascarade d’un scrutin présidentiel, le 18 avril prochain, dont le but est de préserver les acquis d’une oligarchie sans scrupules et d’un pouvoir à bout de souffle. Mais beaucoup expliquent sa candidature par la dévorante ambition d’Abdelaziz Bouteflika qui cherche à garder le pouvoir jusqu’à sa disparition. Car le président Bouteflika, aussi épuisé soit-il, a toujours rêvé de disparaitre alors qu’il était encore au pouvoir et de connaitre un enterrement national.

Le protégé de Boumedienne

Né le 2 mars 1937 à Oujda au Maroc, Abdelaziz Bouteflika intègre à 19 ans l’Armée de Libération Nationale (ALN) retranchée derrière les frontières marocaines à qui on donne le nom d’Armée des frontières. Au sein du clan dit ‘’d’Oujda’’, il rencontrera le futur Président de la République Algérienne : Houari Boumediene, qui sera son soutien dans toutes les crises au sein des futurs gouvernements qu’il présidera.

Certains historiens n’hésiteront pas à évoquer une confiscation de l’indépendance par le ‘’clan d’Oujda’’ lorsque l’Armée des Frontières s’emparera du pouvoir en plaçant Ahmed Ben Bella au pouvoir avant de le destituer 3 années après.

Le journaliste Mohammed Benchicou avait déclaré en 2003 que c’est Bouteflika qui aurait négocié une alliance entre le clan d’Oujda et Ahmed Ben Bella pour le porter momentanément à la tête du pays.

Depuis, peu de choses ont changé et l’armée est encore en 2019 omniprésente dans les décisions politiques de l’Algérie.

Une ascension fulgurante

Elu député de Tlemcen, sa région d’origine, pour deux mandats tout juste après l’indépendance de l’Algérie, Bouteflika entame sa véritable carrière politique à 25 ans, après avoir été nommé Ministre de la jeunesse, des sports et du tourisme par Ben Bella.

Après à peine une année à ce poste, il est nommé Ministre des affaires étrangères en Septembre 1963, une position qu’il gardera jusqu’en Mars 1979. C’est à ce poste qu’il se distinguera par ses talents de négociations et de porte-parole du mouvement des non-alignés rééquilibrant les rapports Nord-Sud.

Membre du Conseil de la Révolution à partir de 1965 jusqu’à la fin de l’année 1976, le diplomate chevronné, porte-parole de la jeune nation algérienne et du tiers monde, est élu Président de la 29ème Assemblée Générale des Nations Unies en 1974, année ou fut exclue l’Afrique du Sud qui avait érigé un système prônant l’apartheid.

La traversée du Désert

Après la mort du Président Boumediene, Abdelaziz Bouteflika est nommé en Mars 1979, Ministre d’Etat et conseiller du nouveau président Chadli Bendjedid, avant de s’exiler de 1981 à 1987, après les accusations lancées par la Cour des Comptes de détournement de fonds de près de 60 Millions de Francs, équivalent aujourd’hui à plus de 35 Millions d’Euros !

Bouteflika avait pensé pouvoir succéder au président Houari Boumediene. Mais l’Armée, qui détenait la majorité des mandats au sein du comité centrale du FLN, alors parti unique, et Kasdi Merbah, patron de la redoutable sécurité militaire (SM), feront un tout autre choix. Cette éviction a constitué un épisode traumatisant pour Abdelaziz Bouteflika.

Une revanche sur l’histoire

Abdelaziz Bouteflika a été élu président de la République en Avril 1999, alors que l’Algérie bénéficiait d’une embellie financière conjoncturelle conséquente à la remontée des prix du pétrole. C’est le puissant général Toifik, le patron de l’ex DRS (services algériens), qui arbitre en sa faveur.

Profitant des milliards de Dollars générés par l’exportation des hydrocarbures, le nouveau président algérien va engager une politique de grands travaux, et le lancement d’un programme de création d’un million de logements. Il choisit par ailleurs d’achever le remboursement anticipé de la presque totalité de la dette extérieure algérienne rééchelonnée.

Dès son arrivée, le président Bouteflika mettra en place une politique de réconciliation qui aboutira à une amnistie des islamistes armés à travers la loi dite de la concorde civile. C’est sans doute cette politique d’apaisement qui évitera au peuple algérien d’être touché par le printemps arabe et de descendre massivement dansla rue.

Si l’histoire continentale se rappelle qu’il a été l’artisan de la l’accord de paix entre l’Ethiopie et l’Erythrée en 2000, l’opinion publique retiendra, point noir de sa présidence, que c’est sous sa présidence que la corruption a pris une ampleur inégalée dans le pays.

Qu’à cela ne tienne, Abdelaziz Bouteflika s’installe durablement dans le pouvoir et s’octroie le poste de Ministre de la Défense dès le début du mois de Mai 2003, avant d’être élu Président d’honneur du FLN au mois de janvier 2005.

Une amnistie générale

C’est d’ailleurs durant cette année 2005, dans le cadre de la loi sur la réconciliation nationale, qu’il élargit l’amnistie aux membres des services de sécurité tout en offrant des indemnités et réparations à certains membres des groupes armés et leurs familles.

Soucieux de son avenir à la tête de l’Etat, Bouteflika s’est, tout au long de ces vingt dernières années, entouré de personnes issues de la région de Tlemcen dont il est originaire en les plaçant à la tête des institutions les plus importantes d’Algérie.

D’ailleurs, c’est en 2008 que le parlement algérien décidera de modifier la constitution pour faire disparaitre la disposition 74 sur la limitation de mandats consécutifs qu’un président peut exercer. Une entorse à la loi fondamentale algérienne passée comme une lettre à la poste…

Glissement vers une autocratie

‘’Je ne serais pas un président aux trois quarts’’ avait déclaré Abdelaziz Bouteflika dès son arrivée au pouvoir. Sans contre-pouvoir aucun, il remaniera la constitution à trois reprises. Dans les faits, aucune critique ne sera plus tolérée par le système algérien quant à l’action de la présidence. La presse privée est muselée, les journalistes harcelés et emprisonnés par une justice aux ordres. Il exclut même les binationaux de l’accès aux postes ‘’sensibles’’ de l’Etat dans la constitution de 2016.

Bouteflika prend seul ses décisions et gère le plus souvent par ordonnances afin de contourner le parlement censé représenter ce peuple à qui on interdit d’exercer son droit à manifester et en réduisant son espace d’expression.En même temps, opposé à l’officialisation de la langue Tamazight (langue berbère) durant ses deux premiers mandats, Bouteflika cède finalement en 2016 et inscrit la langue Tamazight comme langue nationale et officielle dans la nouvelle constitution. Une concession de campagne, diront certaines mauvaises langues.

Malgré les défaillances de son état de santé, suite à un ulcère de l’estomac en 2005 et un AVC en 2013, Bouteflika réussit chaque fois à se faire réélire à la présidence de la République par un appareil d’Etat tout acquis à sa cause.

Il entreprendra même une restructuration visant l’armée et les services de sécurités en 2015, dont il écarte le puissant chef du DRS, le général Toufik,afin de s’affranchir des militaires et renforcer un pouvoir présidentiel qu’il se veut : civil.

Alors que son état de santé et son absence de la scène politique relancent les rumeurs sur son incapacité à gouverner, Bouteflika, à la veille des prochaines échéances électorales, laissera un bilan imparfait pour les plus sceptiques et mitigé pour les plus optimistes.

Les promesses illusoires

Cela ne découragera pas l’entourage de ‘’Boutef’’, comme aiment l’appeler les algériens, de soutenir le président valétudinaire pour un cinquième mandat.

Le message qui a accompagné la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, indique qu’aux attentes des jeunes générations, le président sortant apporterait des réponses nécessitant des réformes de la gouvernance, de la croissance économique, et du développement socio-éducatif et culturel. Ce vœu pieux se concrétiserait concrétisé par une hypothétique conférence nationale pour dégager les voies d’un consensus parmi les composantes politiques, économiques et sociales de la Nation.

C’est en fait la promesse d’une deuxième république que promet Abdelaziz Bouteflika pour son cinquième mandat. Pourra-t-il répondre à la charge de travail qu’il veut s’imposer avec un état de santé aussi précaire et dans un contexte rendu difficile par la baisse des revenus pétroliers ? Certainement pas

Aujourd’hui, même si son bilan ne peut être jugé au vu des défis et des chantiers engagés inachevés notamment sir le plan du développement du pays, Abdelaziz Bouteflika aura été un Homme d’Etat en matière de réconciliation nationale après vingt années passées, pour l’instant, à la Présidence.

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